Il y a des hivers où la mort et la dépression ne sont plus des concepts abstraits, mais des matières lourdes qui rôdent dans les couloirs. En octobre 1997, lorsque je pousse la porte de ma chambre d'étudiant du Crous à Aix-en-Provence, la nuit est tombée, le froid s'installe, et je vis ce que je ne peux qualifier que de schizophrénie blanche. Je sors à peine de trois années d'un enfer invisible, un enfermement mental et quotidien qui avait totalement colonisé mes pensées et formaté mon existence. Un système de certitudes où chaque geste était flouté, chaque culpabilité instrumentalisée, et dont j'ai fini par m'arracher au prix fort. Du jour au lendemain, l'illusion s'est éteinte. On vous coupe. On se retrouve seul face au vide, expatrié d'une illusion, avec la certitude d'avoir laissé une partie de sa propre chair et de ses amitiés enfermée à double tour dans cette forteresse dont on vient de partir.


King

Dans le silence de cette année zéro, face à mes quatre murs, le premier morceau qui va me ravager est "King" de Marillion.

Je n'ai jamais écouté cette chanson pour ce qu'elle racontait, la déchéance d'Elvis Presley. Je l'ai écoutée à travers mon propre prisme, comme l'autopsie de mon traumatisme et de ma décompression. Quand Steve Hogarth laisse suspendu "Message of love, they arrive everyday, people you touch, wasting away", je vois les visages de ceux que j'aimais s'étioler dans un système qui s'est approprié leur esprit. Quand il assène "They send you pictures of yourself it's someone you don't know", c'est le reflet de ce moi que je ne reconnais plus. Et ce vers, destructeur : "But the fire in your belly that gave you the songs is suddenly gone, and you feel like a fake". C'est le feu de mon être qui était en branle. J'avais la nausée, et je me sentais "fake". "King" avait ouvert la brèche, et brisé les dernières cases de ma grille de lecture.

Je gueulais littéralement cette chanson dans ma chambre

"And I hope for your sake, you've got what it takes, you've got what it takes, to be spoilt to death !"

C’est sur ce terrain dévasté, au cœur d’une résidence universitaire soudainement frappée par le trou noir d'un deuil brutal et collectif - le suicide de la compagne de mon meilleur ami d'enfance, qu'Olivier, Agnès et moi errions comme des naufragés, expatriés de tout, dans le paquebot de la résidence, dans le noir.


Twenty-one

C’est dans les pages d’un magazine de musique que le nom surgit, avant que le geste ne se matérialise dans les rayons de la médiathèque. On glisse le disque, le diamant virtuel se pose, et le silence de la chambre universitaire se fait dévorer par une formule qui me perturbe : "Do I hear twenty-one, twenty-one, twenty-one". Sans savoir pourquoi, je nage. L'intensité de cette voix est folle, traversée par une fragilité d'outre-tombe, et j'entre comme en transe.

J'ai toujours aimé les crooners, cette noblesse théâtrale de l'exagération. J'aime lorsque le chant assume sa part de drame. Mais dans le cas de Scott Walker, on bascule ailleurs. C’est du sur-crooner, le crooner dégoulinant, le crooner de l'extrême. De la surexposition dramatique poussée sur la brèche, à la limite de la rupture. Il prend cette voix de baryton et la transfigure en une lamentation opératique suspendue au-dessus d'un vide orchestral.

Dans la pénombre de la résidence, face à ce décompte obsessionnel, je pose un cadre mental totalement illogique : je vois les images de Mort à Venise. Je vois ce vieil homme usé qui attend et observe le jeune garçon sur la plage, dévoré par la quête d'une beauté impossible au milieu d'une ville qui se meurt. Pour moi, Ninetto, c'est ce jeune garçon.

Et là, tout s'emballe sans aucune logique. Je suis percuté par cette phrase qui arrive comme une plainte harmonique déchirante : "Can't go by a man from Rio, go by a man from Vigo, can't go by a man from Ostia, hey Ninetto". Je ne comprends pas ce qu’il raconte, mais l'intensité me lamine. J'écoute cette musique à travers mon propre prisme : je deviens ce crooner perdu, je ne sais plus ce que je raconte, je suis intégralement à nu. Puis la mélodie revient une seconde fois : "Can't go by a man in this shirt, go by a man in that shirt". Et littéralement, j'étouffe. La voix de Scott Walker est déchirante. Ce t-shirt est devenu trop étroit pour moi, je n'y entre plus, ce n'est plus moi.

Puis Scott s'emballe, ne s'arrête plus : "Can't go by a man with brain grass, go by his long long eye gas, and I used to be a citizen, and I never felt the pressure, I knew nothing of the horses, nothing of the thresher, Paolo, take me with you ? It was the journey of a life". Ce cri, ce mec perdu dans un habit trop petit qu'il n'arrive plus à mettre, qui ne sait plus ce qu'il dit, qui perd les pédales, c'est moi. C'est mon année Zéro.


À l'étroit dans ce t-shirt

Je n'écoutais pas l'œuvre en soi, j'étais désemparé. Mon cerveau s'appropriait les lignes de Scott Walker pour y calquer mes propres blessures. En me glissant dans la peau de ce crooner de l'extrême, je traversais le sur-drame dans ce théâtre grandiloquent.

Cette sensation d'oppression physique face aux mots, ce moment exact où le t-shirt devient trop étroit et où j'étouffe, c'était la somatisation. Je ne reconnaissais plus l'homme que j'étais, mais à qui était ce t-shirt ?!


Même mon cadre mental "illogique" - ce télescopage avec les images du film de Visconti, Mort à Venise - obéissait en réalité à une logique poétique inattendue. Sans le savoir encore, en voyant ce vieil homme obsédé par la jeunesse perdue et la fatalité du deuil à Venise, je captais l'archétype exact caché par Scott Walker sous ses abstractions. Il chantait la complainte de Pier Paolo Pasolini pour le jeune Ninetto Davoli avant le massacre sur la plage d'Ostie. C’était le même mythe, la même tragédie de la chair et de la perte de l'innocence qui se jouait à travers mon prisme.

Et au milieu de ce deuil réel et de cette dérive nocturne dans le paquebot noir du Crous, ce mantra obstiné qui revient fermer la nef n'était plus qu'une énigme qui errait dans les couloirs : "Do I hear twenty-one, twenty-one, twenty-one".




Et je vais vous faire un aveu, cette chanson, pour moi, est l'album.



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le 11 oct. 2026

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