Note personnelle : 7.5/10
Il existe des albums qui n’ont pas besoin de grandiloquence pour exister. Until the Colours Run de Lanterns on the Lake est de ceux-là. C’est une œuvre qui choisit la voie de la retenue, de l’émotion diffuse, de l’introspection lumineuse. Sans révolutionner le genre, elle parvient à installer un climat singulier, où la beauté cohabite avec la désillusion, et où la douceur masque parfois une tension sourde. Ce n’est pas un album immédiat. Il demande de l’écoute, du temps, de la disponibilité émotionnelle. Mais il sait récompenser celles et ceux qui s’y plongent.
Ce qui m’a marqué, c’est à quel point le groupe réussit à tenir un équilibre délicat entre poésie personnelle et regard social. À travers une production vaporeuse et des arrangements élégants, Lanterns on the Lake dresse un tableau à la fois intime et lucide, où la mélancolie n’est pas une fin en soi, mais le reflet d’un monde abîmé.
Le son du groupe repose sur un mélange de post-rock éthéré, de dream pop atmosphérique et d’un soupçon de folk orchestral. Les textures sont riches sans être clinquantes, et Hazel Wilde, par sa voix frêle mais expressive, incarne cette tension entre vulnérabilité et engagement. On pense parfois à Sigur Rós, à Low, ou à Explosions in the Sky, mais Lanterns on the Lake ne se perd jamais dans l’imitation : ils tracent leur propre ligne.
Cela dit, cette cohérence esthétique, si admirable soit-elle, peut parfois engendrer une légère lassitude. Les morceaux s’enchaînent avec une fluidité telle qu’il devient difficile de distinguer certains d’entre eux, notamment vers le milieu de l’album. Il manque peut-être une ou deux prises de risque plus franches, quelques contrastes qui viendraient troubler cette belle mer calme.
1. Elodie
Une introduction instrumentale douce et mélancolique, presque cinématographique. Piano, cordes, nappes synthétiques : tout ici pose les bases de l’univers sonore du disque. On sent une forme de solitude suspendue, une attente. C’est une porte d’entrée subtile, mais marquante.
2. Until the Colours Run
Le titre phare, et à juste titre. Une montée en puissance progressive, où la batterie s’éveille peu à peu, accompagnant la voix d’Hazel dans un crescendo maîtrisé. L’intensité émotionnelle est palpable, et les paroles évoquent la perte d’idéaux, la fuite de l’émerveillement. C’est l’un des morceaux les plus réussis, car il incarne parfaitement l’équilibre que l’album tente de maintenir : beauté mélodique et désespoir latent.
3. Calvino Nights
Plus intime, presque murmurée, cette chanson a quelque chose de nocturne et fragile. On y ressent une forme de retrait, comme si la chanteuse s’adressait à elle-même. L'influence littéraire du titre renforce cette impression introspective. Musicalement, le morceau reste sobre, mais touchant.
4. The Ghost That Sleeps in Me
Un des moments les plus émotionnels du disque. La voix de Hazel y est particulièrement habitée. Le morceau explore le thème de la mémoire, de l’absence, et de la part d’ombre que l’on porte. Les arrangements sont feutrés, presque minimalistes, mais gagnent en intensité dans la dernière minute. Il y a ici une vraie tension dramatique.
5. Green and Gold
Changement d’atmosphère, léger mais notable. Le morceau évoque un regard tourné vers le passé, avec une coloration plus chaleureuse. Pourtant, une amertume persiste, notamment dans les paroles. L’instrumentation plus claire, presque pop par moments, apporte un souffle bienvenu.
6. You Soon Learn
Une des pistes les plus dépouillées de l’album. Guitare, voix, une ligne de basse discrète. On y perçoit une forme de résignation, un fatalisme doux-amer. Le titre est à l’image de ce qu’il raconte : il faut apprendre, parfois à la dure, à accepter la perte, le changement.
7. Picture Show
Sans doute la chanson la plus politique de l’album. Elle évoque une société désenchantée, l'illusion médiatique, et les inégalités. Le texte est fort, presque revendicatif, mais toujours en retenue. La musique soutient cette tension, avec des sonorités plus denses et une rythmique plus marquée.
8. Another Tale from Another English Town
Un portrait désabusé mais tendre d’une Angleterre oubliée, désindustrialisée, à la marge. La narration est précise, sensible. On pense parfois à des écrivains comme James Kelman ou Alan Bennett. Musicalement, le morceau se distingue par ses textures presque post-rock, et une structure moins linéaire.
9. Our Cool Decay
Comme un écho au morceau précédent, celui-ci poursuit la réflexion sur une société en déclin. Le chant se fait plus désabusé, mais toujours pudique. Ce n’est pas de la colère, c’est une forme de deuil. La fin du morceau, avec ses répétitions instrumentales, agit comme une forme d’acceptation.
10. Not Going Back to the Harbour
Une conclusion mélancolique et résolument douce. Le piano y est central, et la voix d’Hazel, presque murmurée, touche juste. C’est un adieu sans fracas, une fin discrète mais digne. L’album se referme comme un journal intime qu’on n’aurait pas tout à fait osé publier.
En sortant de l’écoute, je n’ai pas été bouleversé. Mais j’ai été marqué. L’album ne cherche pas à impressionner, ni à séduire immédiatement. Il installe une présence discrète, mais persistante. Il y a des œuvres qui crient leur importance. Until the Colours Run préfère, lui, chuchoter sa vérité – et c’est ce qui le rend, à mes yeux, profondément respectable.
Alors pourquoi 7.5/10 ? Parce que tout en admirant la cohérence et la sensibilité de l’ensemble, j’aurais aimé être un peu plus surpris, un peu plus secoué. L’album est d’une élégance indéniable, mais reste parfois trop sage. Il frôle la grâce, sans toujours l’atteindre. Mais il s’agit là d’une réserve mineure au regard de la sincérité de la proposition.
Lanterns on the Lake livre ici un disque touchant, honnête, et poétiquement engagé. Une belle traversée dans les eaux troubles de notre époque, portée par une mélancolie qui n’éteint pas la lumière, mais lui donne une autre couleur.