Dernier disque en date de The Black Watch, Varied Superstitions marque le 26ème album studio du projet mené par John Andrew Fredrick depuis 1988. Une productivité presque absurde dans l’histoire de l’indie rock.
J’écoute énormément de rock, je passe mon temps à fouiller l’indie rock obscur, les groupes shoegaze perdus, les trucs sortis à 300 exemplaires… et pourtant je viens seulement de découvrir The Black Watch à travers cet album. Et là j’apprends qu’il s’agit de leur… vingt-sixième. Comment est-ce possible ?
Le plus étonnant, c’est que le groupe n’a jamais ralenti. Deux albums en 2024, un double en 2025, et donc celui-ci en 2026.
Le groupe donne l’impression d’exister dans une dimension parallèle. Les disques sortent, régulièrement, presque obstinément… mais ils ne font jamais de bruit.
Leur discographie est vertigineuse. Des groupes deviennent cultes avec deux albums. The Black Watch, lui, possède un catalogue qui ferait rougir certains groupes mythiques. Ce paradoxe rappelle une évidence : la carrière d’un groupe ne dépend pas seulement de la musique. Il y a la presse, les modes, la chance, le timing… et aussi la volonté de jouer le jeu de l’industrie.
Or The Black Watch ne l’a jamais vraiment joué. John Andrew Fredrick est aussi romancier et ancien professeur de littérature. La musique n’a jamais été un plan de carrière, plutôt une sorte de laboratoire émotionnel.
Mais quand même : 26 albums. Il faut une sacrée motivation pour continuer dans ce relatif anonymat.
En réalité, cet anonymat a ses avantages. Personne ne l’attend au tournant. Personne ne lui demande de refaire le même album. Il peut sortir un disque mélancolique, puis un autre plus pop, puis un double album… et personne ne peut vraiment l’arrêter.
C’est peut-être ça la définition de la liberté musicale.
Les groupes célèbres deviennent parfois prisonniers de leur succès. Lui est plutôt prisonnier de son enthousiasme.
Bien sûr, au début de l’aventure, quand le groupe naît en 1988, il y a sans doute eu de la frustration. Voir d’autres groupes connaître des carrières fulgurantes pendant que lui travaillait énormément. Mais avec le temps une idée s’impose : une carrière longue est peut-être plus rare qu’un succès.
Musicalement, Varied Superstitions s’inscrit dans la continuité du projet. Ce qui frappe surtout, c’est la variété stylistique : certaines chansons flirtent avec la new wave, d’autres avec une pop psyché plus contemplative voire quelques touches shoegaze discrètes. C’est un album qui continue une conversation entamée il y a presque quarante ans.
Finalement, peut-être que les chansons de John Andrew Fredrick sont un peu comme des bouteilles à la mer. Elles dérivent longtemps avant d’atteindre quelqu’un. Comme pour moi.
Sa carrière ressemble à une correspondance secrète avec quelques auditeurs. Et avec cet album, j’ai le sentiment qu’une lettre m’est enfin parvenue.