En 1970, Johnny pouvait apparaître comme un dinosaure des années yéyé. L’idole des jeunes était déjà loin…Pourtant, il nous a offert à la fin des années 60-début des 70 une série d’albums de très belle tenue, «Rivière... Ouvre Ton Lit » (1969) et « Flagrant Délit » (1971). Entre les deux s’intercale ce « Vie » souvent oublié, passé inaperçu car sans grand tube et c’est cet album qui voit la rencontre entre Johnny et un journaliste-auteur-romancier et réalisateur de talent, Philippe Labro. Et ce dernier va lui amener des textes plus en prise avec l’actualité, plus graves : la guerre du Vietnam se poursuivait, la croissance des Trente Glorieuses commençait à montrer ses limites et la crise de mai 1968 avait laissé des traces profondes dans la société française et la vie politique (démission de De Gaulle en 1969). C’est de tout ce contexte que se nourrit ce « Vie » et ça va bien à Johnny. Il y garde autour de lui son équipe fidèle de musiciens, Mick Jones et Jean-Pierre Azoulay aux guitares, Tommy Brown à la batterie, Raymond Donnez aux claviers. L’empreinte de Labro est si forte (il signe 5 morceaux sur 11) que les autres collaborateurs n’ont qu’une place restreinte. Jacques Lanzmann, auteur attitré de Jacques Dutronc, lui offre deux textes.
Ça débute par le superbe « Essayez », un titre fort qu’il reprendra dans les années 2000 lors de ses concerts et ça n’était que justice : fini le chacun pour soi, la nouvelle génération s'engage, conteste et revendique plus de justice, de solidarité, moins de sang et d'indifférence. Il poursuit cette idée dans «C'est Ecrit Sur les Murs ». Il revendique l’idéal hippie avec retard (« Paix et amour », « Faites l’amour, pas la guerre »…), on le sait, il avait brocardé Antoine et plus généralement les hippies quelques années auparavant (dans le médiocre « Cheveux longs et idées courtes » en 1966). Il avait dit des émeutes de mai 68 à l’époque que « ça ne le concernait pas », avant de s’inscrire dans ce mouvement sous l’égide de son nouvel auteur. Et le voilà qui nous balance un « Jésus Christ » qui est…un hippie ! Ouais le Messie s’il arrivait sur Terre aujourd’hui serait un hippie né à San Francisco qui jouerait de la guitare, vivant dans un cas de vagabondage, tout en étant recherché par le FBI ! Il soigne même les blessures à Woodstock !!! Fichtre, même en 1970, cette chanson lui a valu un joli scandale, l’Église catholique condamne ce qu’elle voit comme un blasphème et le single est censuré 🙄! Euh, la Face B, « On me recherche », est du coup passée totalement inaperçue et cependant Johnny y joue les gangsters s’en prenant aux « gendarmes qui pointent leurs sales gueules aux carrefours » !!! Un seul moyen pour l’arrêter : le buter ! Waouh, le paix et amour en prend ici pour son grade 😁. Autre temps fort de cet album, « La pollution » écrite par Lanzmann qui critique la société moderne et les ravages de la croissance industrielle sur la nature, plusieurs années avant le naufrage de l’Amoco Cadiz, en 1978, qui allait être en France un énorme détonateur en permettant une prise de conscience dans le grand public.
Et puis, reste le chef d’œuvre de ce « Vie », le fameux « Poème sur la 7ème » avec un texte de Labro sur une musique de Beethoven. On peut le voir comme une suite de « Le monde entier va sauter » pourtant placée après ce « Poème sur la 7ème ». Un grand moment où le narrateur vit après l’Apocalypse mais n’arrive pas à croire à ce qu’était le monde d’avant, une Terre où la Nature était encore respectée. On peut penser que cet Apocalypse se déroule après une guerre nucléaire, on était encore alors en pleine Guerre froide. La montée en puissance est magnifique, se finissant en cri. Il reprendra ce morceau à Bercy en 1992 et c’était un des moments les plus forts du concert et dans mon souvenir, c’était la conclusion (gonflée !) du spectacle. Là, le grand chanteur se mélange complétement au showman jouant son personnage à fond, comme si sa vie en dépendait. Mais l’amour perdure à travers de belles ballades dont la plus réussie est « La fille aux cheveux clairs », souvenir d’une rencontre de Labro alors qu’il était étudiant aux États-Unis. Au final, un album injustement oublié et qui, sans être un indispensable, se réécoute avec grand plaisir aujourd’hui. Un Johnny plus sombre, plus railleur, parfois plus désespéré mais qui nous montrait un large éventail d’émotions.