Taillé à la steppe

Avis sur Bride Stories, tome 1

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Asie centrale, les derniers souffles du XIXe siècle. Les tribus nomades commencent à se sédentariser, les constructions en dur remplacent peu à peu les yourtes. Rattrapés par le progrès technique, victimes de la rivalité entre puissances britannique et russe, les clans se recomposent et s’unissent pour survivre. Au centre de ces jeux : les femmes, élément-clé des alliances à travers les mariages. Bride Stories, de la Japonaise Kaoru Mori, s’intéresse à ces femmes dépossédées de leur liberté pour le bien commun. Au centre du récit, le destin d’Amir Hargal, 20 ans, qui abandonne son village près de la Caspienne pour une noce arrangée avec un clan voisin. L’époux, Karluk, a tout juste 12 ans. Mais quelques semaines après la noce, avant que le couple ait eu le temps de s’apprivoiser, le clan Hargal se ravise et tente de reprendre la jeune fille afin de la marier à un meilleur parti.

La résistance d’Amir, femme solide et douce, rythme les six premiers tomes, l’auteure s’autorisant des apartés pour s’intéresser à d’autres couples, d’autres clans, suivant notamment le périple de l’ethnologue Henry Smith vers Ankara. Dans la tradition des romans de voyage, Bride Stories flâne d’un rite à l’autre, joue des malentendus culturels, s’attarde sur les petits secrets de la cuisson du pain ou de l’ébénisterie. Chaque rencontre est l’occasion pour Kaoru Mori de déployer son style flamboyant, tout en précision dans la reproduction des broderies qui parent les étoffes claniques ou des sculptures qui ornent les demeures.

Un manga atypique qui a trouvé un public fidèle. Au Japon, chaque volume s’écoule à près de 500 000 exemplaires tandis qu’en France, où six tomes sont parus, les éditions Ki-oon en ont vendu près de 120 000. Récompensée à Angoulême en 2012, la mangaka a pris les devants auprès de son éditeur pour son premier voyage en France, fin mars : pas de photo, pas de vidéo. Une intimité cultivée par tous les auteurs de mangas, qui chérissent le fait de pouvoir vendre des millions d’exemplaires tout en se fondant paisiblement dans la foule. «C’est une façon de se protéger des fans, certains pouvant être excessifs au point de camper devant chez un auteur», précise Ahmed Agne, le cofondateur de Ki-oon.

On s’attendait donc à rencontrer une auteure timide, discrète. C’est une femme très apprêtée et bavarde qu’on découvre dans le salon d’un hôtel parisien, vêtue d’un élégant furisode noir et fleuri, l’un des kimonos les plus nobles. Comme ses héroïnes, Mori sensei écrase la salle de sa présence.

On cherche à comprendre d’où une Japonaise de 35 ans tire une telle connaissance des steppes.

«C’est beaucoup de lectures. Malheureusement, je ne suis jamais allée là-bas. Je travaille avec énormément de documentation : des romans, des recueils de photos, des essais, des travaux universitaires, d’ethnologie notamment. Je me suis beaucoup inspirée de l’Ouzbékistan et des traditions tadjikes, mais je reste volontairement vague sur les lieux afin de pouvoir prendre quelques libertés. Le principe même de Bride Stories est de rencontrer différentes cultures.»

Kaoru Mori s’était déjà illustrée par son habileté à reproduire l’atmosphère de l’Angleterre de Jane Austen avec sa première série, Emma, une femme de chambre vivant à l’époque victorienne. Avec Bride Stories, sa précision devient envoûtante, au point de conduire le lecteur à faire des recherches sur les tenues en feutre des Kirghizes.

Afin de mieux saisir la minutie de son travail, on demande à l’auteure de nous commenter quelques planches. Son choix s’arrête sur une double page du second volume. La scène (voir dessin ci-dessous) représente Tileke, la jeune sœur de Karluk, saisie sur le vif à l’intérieur d’une yourte. Emmitouflée dans un drap, elle doit apprendre à broder des animaux totems.

«Il y avait plein de paramètres à prendre en compte pour ne pas étouffer le dessin. Il fallait que je fasse attention à la gestion des éclairages, à l’équilibre entre les zones sombres et claires. C’était important qu’il n’y ait pas des motifs absolument partout, il faut toujours se garder un espace de respiration autour du personnage, pour qu’il ne finisse pas noyé sous les détails. C’est pour ça que je me suis concentrée sur les drapés au premier plan tout en aérant autour de Tileke. Ça a été un long travail de recherche technique afin de reproduire correctement les broderies, notamment pour trouver la bonne façon d’orienter les traits, les lignes croisées, horizontales, les hachures. Le gros du boulot est au niveau des angles. Enfin, le trait qui démarque le premier plan de celui sur lequel se trouve le personnage est plus appuyé, pour créer du contraste.»

Ces jeux d’arabesques et d’entrelacs mettent en valeur les étoffes, qui jouaient à l’époque un rôle quasi chamanique, par exemple en protégeant des maladies. Ce travail méticuleux semble incompatible avec les délais de production imposés par l’industrie du manga, où les éditeurs attendent un chapitre d’une vingtaine de pages toutes les deux semaines. «C’est vrai que je devrais passer deux semaines par épisode… Mais en réalité, il me faut souvent un mois.»

Derrière Kaoru Mori, un homme d’une trentaine d’années, jusqu’alors resté très discret, s’esclaffe. Il s’agit de Keisuke Okamoto, son tantô (responsable éditorial). Une personne clé, chargée d’assister l’auteure tout en jouant les intermédiaires avec la maison d’édition.

«On fait énormément de réunions ensemble. Avant de travailler sur le scénario, on confronte nos idées, ce que je veux faire et ce que mon éditeur voudrait voir. Puis je me consacre au nemu [un story-board, ndlr] et mon tantô m’explique ce qu’il faut modifier. C’est là que la plupart des changements se font, puisque j’ai encore le temps d’ajouter des pages, de modifier le scénario ou de changer la composition des planches. S’il juge que ce n’est pas bon, je recommence tout. Il peut y avoir plusieurs allers-retours. Ça arrive qu’on me dise OK du premier coup, mais c’est rare [rires]. Il a toujours plein de choses à redire. Il me demande souvent de mieux soigner les personnages. Mais son aide est précieuse pour le découpage. Par exemple, pour la première page de Bride Stories, je voulais montrer les personnages le plus vite possible, histoire de créer un lien avec Amir. Mon tantô était d’accord, mais il m’a fait ajouter une double page afin de remettre du contexte, de mieux décrire
la région. Lors du dessin proprement dit, j’ajuste le placement de quelques bulles pour que ce soit plus lisible mais je ne touche quasiment plus au découpage. Les dernières étapes sont l’encrage, le gommage.»

Pour tenir les délais, les auteurs s’entourent d’assistants, souvent aspirants mangakas. Ces travailleurs de l’ombre sont généralement en charge des décors ou des arrière-plans. Kaoru Mori, elle, n’en emploie que deux et leur boulot ne doit pas être des plus réjouissants.

«Ils sont chargés des finitions. Je leur demande d’ajouter du noir pour redonner du peps à l’encre qui a souffert lors du gommage. Et encore… Je m’en charge de plus en plus. J’aime bien mettre plein de noir partout. Ils s’occupent aussi des trames.»

Spécificité du manga, la pose des trames permet de fignoler l’éclairage d’une scène. Il s’agit d’une simple feuille adhésive transparente sur laquelle sont imprimés différents motifs de points plus ou moins denses. Une fois collée, la trame est grattée afin de ne conserver le gris que sur les zones où l’on veut un effet d’ombre.

Rare entorse à sa traditionnelle discrétion médiatique, Kaoru Mori a laissé une équipe du site Comic Natalie la filmer lors de la confection d’une planche, en 2008. Une demi-heure hypnotique. Quelques coups de crayon dans le vide pour trouver le geste juste et ce qui ressemblait à des lignes éparses prend un souffle épique : Amir chevauchant dans la steppe. Le niveau de certitude dans le trait est bluffant. Tout du long, l’auteure reste hors-champ, mais un détail interpelle : elle porte des gants blancs. Une coquetterie pour ne pas s’abîmer les mains ?

«Pas du tout. C’est pour éviter que la sueur ne dégrade l’encre. Et puis c’est comme pour un chirurgien : une fois les gants enfilés, on passe en mode "sérieux".»

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