Qu’est ce qu’un « sens de la mise en scène » ? En bande dessinée, cela peut tenir à l’amour des détails. Moduler, par exemple, les expressions du visage autour du neutre pour exprimer les joies et les peines, et non recourir aux postures ou aux moues disproportionnées. Miser sur les nuances de couleurs pour aiguiller le regard vers la page suivante, sans avoir besoin d’élaborer des agencements de cases alambiqués. Utiliser, enfin, l’environnement quotidien dans ce qu’il offre de plus banal pour réfléchir l’intimité et les désarrois, au lieu de se reposer sur l’infinité des possibles qu’offre l’exercice du dessin pour brosser des tableaux allégoriques aussi grandiloquents que finalement pauvres en dimensions poétiques.
A ces choix, on discerne en la jeune Camille Jourdy une auteure atypique qui prend à contre-pied la plupart des usages esthétiques de la bande dessinée moderne, pétrie d’extremum et de culture de l’animation (où explicite et dynamisme font office de loi). Elle est l’une des rares, probablement la seule chez les jeunes générations, à exiger de son lecteur qu’il investisse longuement son regard au cœur du dessin pour en comprendre le sens au lieu de lui faciliter la tâche et la fuite vers la case suivante. Mais quel plaisir, au final, de revenir après la conclusion du troisième volume sur la couverture du premier pour mieux se rendre compte de la multitude d’indices que la retorse et perverse auteure nous avait pourtant déjà confiée, sans que l’on prête attention à les voir.
Rosalie Blum n’est donc pas qu’une simple histoire de triangle amoureux, à la narration créative et parfaitement agencée, aux personnages bouleversants mais jamais mièvres, à l’humour tendre et parfois délirant. C’est un univers en marche, conviant physiquement son lecteur à pénétrer ses portes, investir ses rues et ses intérieurs aux tons pastels. Un monde créé pour réapprendre, littéralement, à regarder l’autre, et rappeler que la mémoire et l’œil sont des outils très efficaces pour développer sa sensibilité.
aaapoumbapoum
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