Les Dormants
6.7
Les Dormants

BD franco-belge de Jonathan Munoz (2013)

Les Dormants c’est un conte un peu différent de ce qu’on a l’habitude de raconter aux enfants. Jonathan Munoz, jeune auteur de bande-dessinée narre l’errance où le mystère et la culpabilité sont les seuls moteurs de vivre encore d’un homme fatigué : un insomniaque se perd en quête de sommeil et de tranquillité. La rencontre aussi : l’homme aborde l’île de Bouddumonde où l’accueil n’est pas franchement sympathique, où les habitants semblent étrangement atteints d’une narcolepsie collective, et où une jeune belle un peu bavarde et très ennuyeuse apparait. Une belle soporifique, qui endort quiconque se trouve à proximité.
Sauf notre insomniaque.


Niveau scénario, il y a quelque chose d’entraînant dans ce mystère qui le meut et que l’inconnu tente d’éclaircir à coups de morceaux de souvenirs. Un passé qui lui revient par bribes, par flashes flous, et qui le ronge. Il y a quelque chose aussi de plaisant dans l’imbécile légèreté insouciante et irresponsable de la jeune femme, et qui lui donne, en plus d’être l’exacte Némésis du personnage, un corps dense, un intérêt profond. Un lien invisible mais évident les lie malgré leur antagonisme, une inconsciente répulsion sourde.


C’est surtout graphiquement que l’œuvre séduit. Des ambiances monochromes très travaillées plongent le lecteur immédiatement dans l’univers du récit. Un gris sépia d’abord, sale et terne à souhait, comme un vieux film papillotant, enveloppe la première partie : c’est la rencontre et la mise en place du microcosme particulier des personnages et de l’île, un côté angoissant décalé à la Tim Burton, désillusion et mornes attitudes. Dans la nuit bleue autour d’un improbable bûcher, quelques rares couleurs se détachent un peu, le roux de ses cheveux, le jaune orange du feu, l’or d’une étoile au veston du vieux shérif. Le retour au sépia rythme le temps du récit, un peu plus clair, un peu plus luisant, pour un autre moment auprès de cette jeune fille qui s’éprend du pauvre homme errant. Une soirée lugubre de mauvais présage se colore en gris bleu, un peu éteint, et bientôt bleu nuit encore, et noir complet.


L’homme se laisse porter par les espoirs de la jeune femme, se laisse confronter à la débile colère des habitants, se laisse endormir quand il croit ne plus pouvoir… Il ne traîne avec lui qu’une unique volonté, celle de tromper la mort sans savoir quand ni pourquoi, et de promener son mystère en attendant. Sous la barbe bientôt, des cicatrices apparaissent qui disent une nouvelle angoisse, de possibles enjeux malheureux.
Le jeu des non-dits et des hors-champs s’affirme, maître jeu de l’album.
Jusqu’à la terrible résolution, magnifique double page, crayonné dense, sombre et taché.


Les Dormants c’est une piqure de rappel quant à l’oubli : la vie est une saloperie ornée de misères, de peines et de catastrophes, et si l’esprit se plaît à les reléguer loin de la conscience pour continuer d’avancer, l’auteur nous rappelle que pour avancer droit et serein, humble et honnête vis-à-vis de soi-même, il faut s’en imprégner pleinement, il faut accepter son passé, le regarder en face aussi difficile que ce soit, accepter ses erreurs au risque de les reproduire. C’est doux, dramatique mais sans pathos, un conte pour une morale…
Jonathan Munoz signe ici un récit graphique très prometteur et, même si le scénario manque un peu de corps, même si le dessin paraît par moment négligé, il y a beaucoup de subtilité et de retenue dans le style de l’artiste, beaucoup d’éléments qui enchantent, qui font le charme sûr et original d’un triste drame un peu banal.


   Matthieu Marsan-Bacheré

Créée

le 16 nov. 2015

Critique lue 119 fois

Critique lue 119 fois

1

D'autres avis sur Les Dormants

Les Dormants

Les Dormants

4

Eric17

1028 critiques

Critique de Les Dormants par Eric17

Les dormants est un ouvrage édité chez Cleopas dans la collection Attrape Rêves. Il est l’œuvre de Jonathan Munoz, auteur que je ne connaissais pas jusqu’alors. Il s’agit d’un roman graphique d’une...

le 24 juil. 2013

Les Dormants

Les Dormants

Une prouesse délicieusement surprenante!

Jonathan Munioz nous offre là une petite merveille sous la forme d'un conte moderne qui n'a RIEN a envier au très classique "La Belle au bois dormant", car c'est bien ce dont il s'agit, sauf que...

le 23 févr. 2017

Les Dormants

Les Dormants

Ce Qui Sommeille

Les Dormants c’est un conte un peu différent de ce qu’on a l’habitude de raconter aux enfants. Jonathan Munoz, jeune auteur de bande-dessinée narre l’errance où le mystère et la culpabilité sont les...

le 16 nov. 2015

Du même critique

Les Quantités négligeables - Le Combat ordinaire, tome 2

Les Quantités négligeables - Le Combat ordinaire, tome 2

Misère Politique et Souffrances Populaires

Marco reprend la photographie. Marco accepte de vivre avec Émilie. Marco a peur pour son père, atteint d’Alzheimer. En préambule à l’album, Manu Larcenet use d’une citation de Jacques Brel pour...

le 8 nov. 2015

Les Schtroumpfs noirs - Les Schtroumpfs, tome 1

Les Schtroumpfs noirs - Les Schtroumpfs, tome 1

Welcome To SchtroumpfLand

Le premier volume de la série renferme trois histoires courtes à travers lesquelles Peyo esquisse l’univers de ses petits bonhommes bleus et pose les bases de son art du scénario. Trois histoires...

le 5 mars 2015

Gervaise

Gervaise

L'Assommée

Adapté de L’Assommoir d’Émile Zola, ce film de René Clément s’éloigne du sujet principal de l’œuvre, l’alcool et ses ravages sur le monde ouvrier, pour se consacrer au destin de Gervaise, miséreuse...

le 26 nov. 2015