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Les Schtroumpfs noirs - Les Schtroumpfs, tome 1 par muleet

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Les schtroumpfs noirs, apparus dès le premier album des Schtroumpfs, sont des schtroumpfs normaux qui ont été piqués par la mouche Bzz. Ils n’ont alors pour ambition que de mordre la queue des schtroumpfs bleus, sans aucune conscience sociale, sinon le fait de faire « partie des schtroumpfs noirs », et donc qu’ils ne doivent pas mordre leurs alliés.
On comprend donc que les schtroumpfs bleus, êtres conscients et souvent sympathiques, communautaires, peuvent attraper une maladie (et non quelque chose issue de leur nature, ou de leur réflexion, seulement de leur imprudence finalement, d’ailleurs c’est précisément derrière eux qu’est leur point faible) les rendant stupides, et méchants, et n’ayant pour but que de ramener plus de gens dans la méchanceté. Mais entre ces deux traits de caractères peu désirables, lequel précède l’autre ? La haine et la bêtise m’ont souvent semblées liées, Socrate ne considérait-il pas qu’une personne méchante était bien souvent une personne n’ayant pas suffisamment réfléchie ? Si un schtroumpf noir cesse d’être stupide, ne comprendra-t-il pas l’inutilité de ses actions ? Alors que cesser d’être méchant n’empêche malheureusement en aucun cas la stupidité.

Les schtroumpfs sont capables de se mouvoir sans difficultés comme des humains, ils ne sont pas différentiables de ce point de vue, au détail près qu’ils sautent un peu plus souvent, sans raisons particulières dans ces moments, simplement pour se déplacer comme nous marchons. C’est culturel, et finalement, hasardeux. Mais remarquons une chose : les schtroumpfs noirs, eux, ne font que pratiquement que sauter pour se déplacer, (ils ne marchent que pour faire moins de bruits, systématiquement) ils sont extrémistes sur ce point, et on remarquera aussi la raideur systématique de leurs bras : tendus, légèrement écartés par rapport à leurs corps, et les poings fermés. Ils ont aussi un vocabulaire limité : « Gnap ». Que nous vaut cette rigidité ? Scénaristiquement il est plutôt normal d’opposer des comportements pour bien marquer la différence, mais en l’occurrence c’est simplement une « réduction » des possibilités, pour les schtroumpfs noirs. Ils sont moins, plus « simples » mentalement, et pourtant… tant capables, unis par l’agressivité instantanée et infatigable.

On remarque aussi l'absence de rapports entre le terme « gnap » et le terme « schtroumpf ». Seule la lettre « p » est présente dans les deux mots, sinon ils se prononcent différemment et n’ont pas les mêmes lettres. Les deux sont tout de même caractéristiques par rapport à la condition de celui qui les dit : le schtroumpfant réfléchit et s’ouvre au reste du langage, et le gnappant ne fait que gnapper. C'est d'ailleurs cette absence de langage qui empêche toute négociation, rappelons bien que s'ils étaient juste méchants, il y aurait peut-être une chance, ou en tout cas les choses se passeraient différemment. (La menace Schtroumpf, bien que ce ne soit pas un des albums de Peyo, est l'un de mes préférés personnellement.)
A noter aussi que, systématiquement, (sauf une fois, pour un schtroumpf à plat ventre) un schtroumpf en train de se faire transformer, passant bleu foncé, est en train de… tirer la langue. Que se passe-t-il ? Essaye-t-il de parler ? Un dernier effort de « schtroumpfité » (néologisme improvisé, avec le même suffixe que pour « humanité »), de communication, mais qui ne peut passer, alors la langue sort inutilement ?

(Au passage, puisque la couleur choisie pour représenter les « mauvais » schtroumpfs est la même couleur que celle tant discriminée il y a encore quelques décennies chez les humains, il y a bien des suppositions à faire sur un éventuel racisme de Peyo, (les Etats-unis ayant d’ailleurs dans leurs bd, modifiés ce noir vers un violet pour censurer cette possibilité) mais je ne pense pas, j’en doute même. S’il y a une logique à ce qu’ils soient noirs, c’est peut-être juste pour dire implicitement de ne pas surinterpréter négativement, il faut laisser libre cours à l'imagination sans se sentir visé. Bon après c'est peut-être juste le hasard.)

Pour soigner un schtroumpf noir, il faut l’asperger du pollen d’une fleur de lotus. Une mouche d’un côté, une fleur de l’autre : le problème commence et finit avec la nature, lieu de vie des schtroumpfs, entre les deux il y a des relations sociales, bonnes et mauvaises, communautaires ou ponctuelles. On remarque aussi que la mouche est pour les schtroumpfs, de la même taille qu’un oiseau pour un humain, ainsi elle est à sa taille normale, alors que la fleur de lotus est bien plus petite : à la même taille que l’est une fleur pour nous, mais pour les schtroumpfs. Et la mouche vole, est agressive (dans la bd, et tout comme le sont les schtroumpfs noirs, capables de comprendre le danger du lotus) l’inverse du côté statique d’une fleur. La guérison de la maladie de la stupidité est-elle donc si dur, pour nous, humains, l’intelligence si inaccessible, la bêtise si facilement répandable ?
On notera en passant que c’est bien de cette mouche que tout débute. Les schtroumpfs peuvent tout perdre, jusque dans leur identité et conscience… pour une mouche. Une mouche qui pique un premier schtroumpf, ils mettent la main dessus, ils le ligotent… et malgré tout, la suite est extrêmement mauvaise. Les schtroumpfs noirs, représentation tragique de la fatalité...?

On remarque d’ailleurs que la lutte entre les schtroumpfs bleus et noirs, dans la grande première partie de l’histoire, se base principalement sur une limite dans la simplicité d’esprit. Quand un schtroumpf bleu est transformé, c’est en général du à une absence de réflexion de la part du schtroumpf bleu, une erreur, alors que la capture de l’un des schtroumpfs noirs se fait via un stratagème des bleus.

Qui est le dernier « survivant », le dernier à garder conscience dans ce monde de brutes ? Le grand schtroumpf, l’érudit, la prudence et la sagesse incarnées, capable de réagir en toutes situations, intrépide et ne perdant jamais son sang-froid. Enfermé dans son laboratoire, source d’information et de connaissances sur le sujet, il cherche une solution sans savoir s’il peut la trouver.
Le village est condamné par la stupidité, il est le dernier rempart de l’intelligence consciente de soi (les schtroumpfs noirs étant capables de machination et de fourberie pour arriver à leurs fins, l’un d’eux se recouvrant même de peinture bleue, même s’il garde sa raideur caractéristique ; à noter qu’il est un schtroumpf anonyme dans l’histoire, son intelligence n’a pas d’explication), individuelle mais altruiste. Il ne quittera pas le village, non, plutôt mourir.

Dans ces conditions, que peut-il se passer ? Un contre cent, un contresens de penser qu’il y a une chance, qu’est-ce qui pourrait déterminer la victoire de l’intelligence et de la réflexion, sur la haine et la bêtise, selon Peyo ?
Le plus intelligent des schtroumpfs noirs, peint en bleu, attend le grand schtroumpf (qui vient de fuir face à pas moins de 97 schtroumpfs noirs…) derrière la porte du laboratoire. C’est le combat final, les deux intelligences réunies. Le grand schtroumpf n’a pas encore tout à fait prévu ce qu’il peut faire pour sauver le village, mais il essaye toujours. Il rentre dans la pièce, un combat centré sur ces deux êtres débute, le bien contre le mal, le reste n’existant plus. C’est un combat physique, débuté par la fourberie contre la témérité : le faux schtroumpf est caché, il sait que le grand schtroumpf arrive, ce dernier est surpris en le voyant, passant la porte, mais parvient à lui asséner un coup de son souffleur (alors vidé du pollen de la fleur de lotus), le faux schtroumpf s’arme d’un tabouret (premier schtroumpf noir à se servir d'un outil et non de ses dents, et à vouloir blesser sans transformer!) pendant que sont affichées ses pensées, des caractères de haines typiques de la bd, et le lance contre le grand schtroumpf, renversant une bougie qui met le feu à un rideau, le grand schtroumpf parvient ensuite à lui donner un ultime coup de son souffleur, il semble assomé. On ne le voit pas dans la case, mais c’est ce que semble penser le grand schtroumpf… qui remarque alors le feu, surpris, de dos au schtroumpf noir, qui se relève et le mord. Le visage du grand schtroumpf lorsqu’il « comprend », semble incarner la surprise plus qu’autre chose, tout en déclarant, « tout est perdu », pendant que le faux schtroumpf s’en va avec un sourire méchant et satisfait. Le grand schtroumpf ne ne peut qu’admettre la défaite en disant « c’est fini » et n’ayant plus l’espoir de lutter, même si son corps bouge et que sa langue pend, (contradiction entre les actes et la pensée ? son esprit sait que c’est impossible, mais son corps continue de lutter)… et c’est fini. « Gnap », dit-il férocement, le village est perdu, le grand schtroumpf est tombé.

La profondeur dramatique de cette scène est d’autant plus forte qu’elle contient peu d’éléments. Dans les 5 cases où le grand schtroumpf constate la présence des flammes, et finit par se transformer en schtroumpf noir, est présente la fumée. En temps normal, elle pourrait incarner toujours plus de tension pour le lecteur : à gauche se trouve le danger schtroumpf, à droite le danger naturel, qui est ceci dit, provoqué par un schtroumpf. Mais en réalité, cette fumée est un bien entendu un danger pour les deux schtroumpfs. Stupide ou conscient, le feu ne fait pas de différence.
Il s’en prend même au laboratoire et à ses ingrédients, et ainsi, à un produit explosif à côté d’une source de pollen de fleur de lotus, le tout explose et le village est recouvert de cette fumée blanche. Qu’est-ce qui a déterminé l’issue du combat ? Qu’est-ce qui a sauvé l’intelligence puisqu’elle n’a pu se sauver elle-même ?

La chance. Le hasard.

On peut considérer la transformation d’un schtroumpf du bleu vers le noir, à une perte d’identité. Les schtroumpfs noirs œuvrent tous dans une même direction, une même logique, alors que chaque schtroumpf a ses préférences, ses affinités, sa personnalité parfois. Il y a bien sûr le schtroumpf noir intelligent, mais on peut considérer que plus le temps passe et plus ils gagnent en réflexion (peut-être redeviendrait-ils même pacifiques, qui sait, mais ne nous avançons pas), et que ce soit commun à tous. Cette perte d’identité et surtout de conscience est finalement égale à ce qui semble l’aspect le plus grave dans un meurtre, la cessation de l’existence, de cette capacité à l’exprimer. Le corps existe toujours, mais qu’importe s’il ne peut interagir avec le reste du monde. C’est finalement pour ça que luttent les schtroumpfs bleus, garder leur conscience et ramener les autres à la leur. (Il y a sûrement beaucoup de choses à dire sur l'identité, en tant qu'individu, chez les schtroumpfs, mais je ne pense pas que ce tome-ci soit le meilleur pour en parler.)
Il y a aussi une idée de ralliement aux schtroumpfs noir, du rattachement à un groupe, après tout c’est tout ce qui motive les schtroumpfs noirs. On peut comprendre que les bleus veulent aussi faire triompher leur groupe puisque les pertes ont à peine autant de conscience qu’un animal (qui sait aussi ressentir et comprendre le danger, les schtroumpfs noirs fuient le surnombre des bleus) mais pourquoi les noirs le veulent ? Ils auraient même pu être de simples schtroumpfs malades et incapables de raisonner mais non, ils veulent agrandir le groupe, tout en dégageant cette impression de colère.

Maintenant, revenons en arrière pour nous arrêter sur un détail : cette bulle de pensée haineuse du faux schtroumpf bleu dans ce combat final. Un schtroumpf noir pensant sa haine, ne l’exprimant pas ponctuellement le plus vite possible par le physique. Il est le seul schtroumpf noir de cette histoire à avoir une bulle de pensée, et elle ne décrit aucun mot, il prend le temps d’être en colère contre l’envie de survivre de son adversaire, le dernier, peut-être est-ce l’impression qu’il n’accepte pas l’omnipotence du groupe et de sa haine ?
Pourquoi y a-t-il une lente progression entre les schtroumpfs incapables de raisonner, et ceux qui le sont ? Lorsque nous acceptons une nouvelle idée, elle apparaît dans sa surface, nous la voyons naïvement quand bien même nous sommes parfois totalement convaincus, et n'est-ce pas après quelques temps de réflexions que nous en prenons vraiment conscience, et voyons ses enjeux et sa profondeur ? On pourrait aussi penser que les autres schtroumpfs noirs finiront autant et même plus réfléchis que lui, mais ce rapport entre la majorité, dans l’action directe, étant une partie d’un tout qui fait ce que le tout fait (quand bien même le tout n’a pas lui-même de conscience) n’est-ce pas une description de la réalité, le faux schtroumpf bleu est bien le seul… « conscient » qu’il ne reste que le grand schtroumpf, qu’il faut s’en prendre à lui, le dernier ennemi possible ? C’est de la psychologie sociale, finalement, seul celui qui sait se distancer du groupe peut penser et agir différemment.

Pour finir, et dans la mesure où quitte à interpréter une œuvre j’aime bien et je trouve important, de faire le parallèle avec notre monde, je pense que l’essentiel de la conclusion morale de cette histoire, est qu’il faut rester prudent, individuellement, quant à notre capacité à haïr et à cesser de raisonner. N’importe quelle raison à n’importe quel instant, peut nous empêcher de réfléchir. A mon humble avis, ça pourrait améliorer beaucoup de contextes de nos jours.

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