D'est en ouest

Avis sur Levius

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Cette critique s'attardera autant sur Levius que sa suite directe Levius Est.
Que l'on se donne d'ailleurs la peine de distinguer ces deux périodes, l'une n'étant pourtant que la suite directe de l'autre sans qu'aucune cassure nette ne les sépare, m'offre une première accroche toute trouvée afin d'aborder l'origine de mes tribulations. Cette manie qu'ont certains auteurs à opter pour le découplage de leur récit en deux séries - ne formant finalement qu'une trame - tient de la plus stricte décision marketing. Un changement de label pour attirer un regard nouveau sans pour autant que le produit n'ait varié d'un iota. Osons le barbarisme : c'est du packaging. La manœuvre est, d'un point de vue artistique ou scénaristique, est plus vaine encore qu'elle n'est stérile. Pire encore, elle est putassière.

La remarque ne fera évidemment pas plaisir car, Levius, de ce que j'ai pu en voir, est une œuvre révérée par le microcosme qui en a eu vent dans nos contrées. Il faut dire que le manga tient, en occident, du titre quasi-confidentiel. Et c'est fort dommage. Il a ses défauts - je ne me priverai d'ailleurs pas de les étriller avec malice - mais il est au-dessus de la mêlée de ce qui se fait actuellement. Si tant est que cela relève du mérite, c'est en tout cas à noter.
Cependant, je n'en ferai pas une critique panégyrique tant les prises me manquent afin de m'en saisir dans les meilleures dispositions. Levius a ce qu'il faut pour être apprécié, pas pour être appréciable.

Peut-être que le «phénomène» Levius (les guillemets sont de circonstance quand on connait la dérisoire ampleur dudit phénomène) trouve son origine dans ce que je n'ai su démystifier ailleurs ; ce ailleurs étant précisément d'où Levius tire une partie de son inspiration. Cet «ailleurs», cette origine, elle se prénomme Gunnm, dont Levius a tout du fils illégitime. Pour avoir lu les deux à une intervalle relativement rapprochée, je note qu'ils empruntent l'un et l'autre un sentier similaire là où le rejeton se perd un peu moins sur son parcours en ce sens où il donne l'impression de savoir où il se dirige.
Beaucoup se réjouiront de me voir établir la parenté entre les deux œuvre puisque beaucoup sont ceux à vouer un culte à Gunnm. Au moins pour sa première partie. Un culte dont je n'ai jamais su situer la cause et encore moins la pertinence. Il en est de même avec Levius. C'est certes correct - et cet euphémisme en révoltera plus d'un - mais ça n'est que correct et certainement pas digne de louanges intarissables et gavées de superlatifs.

Le dessin est à se damner toutefois. Que je mentionne ou même que je précise cette information est presque superflu car, chacun, en ouvrant les premières pages, ne pourra seulement faire l'impasse sur ce trésor graphique. Un trésor néanmoins trop stylisé. J'aurai, dès le premier tome, redouté un parti-pris esthétique parfois poussif au point de faire ombrage au reste de ce que comprend l'œuvre, comme pour le dissimuler. Peut-être serait-il abusif de parler de poudre aux yeux, mais l'idée y est et, en prendre conscience, c'est déjà ne plus céder à l'illusionnisme opéré par son auteur.
La stylisation d'une œuvre devrait se subordonner à cette dernière et non pas la dépasser au point qu'elle ne se réduise presque qu'à cela. Représentez-vous Levius avec un dessin plus rudimentaire, plus commun, en retireriez-vous le même plaisir à la lecture, le tiendriez-vous en la même estime ? Poser la question, c'est y répondre.

N'éludons cependant pas ce qui fait, ou devrait faire la renommée du dessin, à savoir, la maîtrise du crayonné. On y retrouve un certain sens de l'harmonie dans le chaos d'un monde qui ne l'est pas moi. Le dessin est soigné avec précaution mais sans trop de préciosité, peaufiné jusqu'à ses moindres détails ; ce c'est pas seulement plaisant à l'œil puisque ça se paye même le culot d'être innovant. Ce que vous scruterez du regard dans les pages de Levius, vous ne l'avez jamais observé ailleurs.
L'usage du flou y est abondant mais pertinent ; on vit mieux cet univers ainsi présenté. C'est sans doute rabaisser d'emblée la vocation que lui aura attribuée son auteur, mais Levius se veut avant tout une pièce artistique que scénaristique.

Puisqu'il faut commencer par le début - de préférence - il faut alors admettre que le premier chapitre, bien que simplissime dans ses fondations, n'aura pas rendu l'immersion facile pour le lecteur. Il y a comme des résistances, on se cogne à la lecture et on titube. À trop vouloir faire original dans ses modalités de narration (la stylisation, encore elle), pour en plus délivrer un contenu affreusement commun du point de vue de l'écriture, on se perd finalement dans un fouillis confus qui, même après une deuxième lecture, n'a toujours ni queue ni tête.
Contrairement à son dessin, le rythme de l'introduction n'aura absolument pas été maîtrisé par son auteur. Le lecteur entame l'intrigue de Levius en trébuchant. Quand on sait que la première impression se doit d'être la bonne, la suite promet d'être houleuse.

J'ai une réputation de casseur de casseur de mangas de légende. Une réputation que je travaille et que je ne renie en rien, mais qui ne se borne pas à casser pour la finalité de casser puisque la critique se veut toujours documentée et pertinente. Aussi, que les aficionados de Levius ne se formalisent pas de mon démolissage en règle car il est hélas motivé.
Croyez-bien que c'est à regret que je me détourne des pelletées de compliment que j'ai eu à adresser au dessin pour finalement discuter de ce que ce dernier enrobe. Le temps maintenant, n'est plus aux louanges.
Vous connaissez cette histoire ? Pourquoi seulement poser la question... Vous connaissez cette histoire. Vous savez, celle avec le héros qui, parce qu'il a eu un passé tellement sombre, a un démon en lui, qu'il soit figuratif ou non, qui se veut amené à resurgir chaque fois que cela s'avérera opportun pour l'intrigue. Non ? Vous ne voyez pas ? Menteurs.
À chaque époque éditoriale ses poncifs et la nôtre, d'époque, commence à sérieusement traîner en longueur. Je trouve en tout cas le temps long alors que je relis encore et toujours la même histoire, aussi bien dans un Shônen qu'un Seinen.
Il n'y a de nouveauté nulle part dans le rendu, c'est un de ces Seinens qui se donne des airs pour compenser une absence. Une absence qui nous apparaît flagrante dès lors où on y prête attention, si bien qu'on a vite fait de ne plus voir que ça.

Oui, c'est un sens du tragique pré-fabriqué qu'on nous offre ici, ; une dramaturgie coutumière qui est resservie en étant joliment présentée mais dont se dégage le même goût qu'on retrouve partout ailleurs en étant en plus ici affadi par le poids des ans. Levius, du point de vue de la trame, a peut-être cinq ou dix ans de retard. Il serait peut-être temps de changer de recette, les ingrédients commencent à être avariés et chaque lecture de pareille «nouveauté» expose son lecteur à une indigestion.
Ça ne suffit pas d'être innovant en matière de dessin. Un manga réussi, c'est un tout, et ce tout ne tient pas à son seul aspect graphique car il ne serait alors plus qu'un rien.

Le festival de la stylisation bat son plein. Se succèdent alors myriade de plans où les personnages affectent une mine grave ou tragique qui, malgré le rendu du dessin, nous paraissent insincères. C'est classieux mais ô combien surfait. Ces personnages qui s'agitent devant nous n'existent finalement que par le paraître et l'impression qu'ils cherchent à dégager ; ils ne sont faits que de faux airs et, conformément à la convention des mangas mal écrits, n'ont pas de personnalité propre susceptible de les rendre ne serait-ce qu'un brin attachants.
A.J m'aura suggéré la même indifférence que tous ces personnages qui cherchent à se rendre ténébreux et mystérieux afin de se draper d'un manteau noir supposé les rendre plus taciturne. Car la plèbe aime les taciturnes ; la jurisprudence Sasuke aura décidément fait des ravages.

L'intrigue. Quelle intrigue ? Celle de la transposition de la guerre au moment de la boxe et de la transmission du titre de gouvernant à celui s'étant arrogé la première place sur le podium ? En plus d'avoir déjà été vu quelque part, la chose est au mieux maladroite et, au pire, sans imagination. Le déroulé du script en atteste et, sa suite, finalement ronflante à force d'être bercée par le flot des poncifs sur lequel elle vogue, n'est plus qu'un long fleuve tranquille. Tranquille et soporifique pour qui sait détricoter les grosses ficelles de l'intrigue.
Que reste-t-il alors ? Son contexte d'un dix-neuvième siècle steampunk ? Il n'aura pas été exploité suffisamment en détail pour que nous puissions en mesurer l'influence et le travail. D'autant que cet univers, avec un soupçon de noirceur en moins, a en plus déjà existé lui aussi.

Il ne fait néanmoins aucun doute que Levius plaira au plus grand nombre. Joliment dessiné, une histoire un peu sombre, un semblant de complexité - simulée toutefois - feront que Levius parviendra à séduire. Mais il séduira comme une fille désirable et superficielle qui n'a guère plus à offrir que ce qu'elle montre déjà ostensiblement. Il n'y a rien sous le capot si ce n'est une histoire gentillette qui a - pour l'instant - l'unique mérite de ne pas trop se perdre dans ses méandres.
Laissons-le temps aux choses de se faire. Connaisseur à force d'éprouver le pire du genre, mon expérience m'amène à prévoir la démesure du fil narratif, ce dernier ayant le mauvais sens de ne s'être jusque là inspiré que de ce qui s'est fait de moins original en en gommant cependant les contours afin de le rendre plus présentable.

Levius, ce n'est superbe qu'à condition de se laisser mystifier par ce qui se présente. Pour qui restera attentif, l'œuvre ne fera office que d'une bosse sur l'encéphalogramme plat de l'innovation en matière de mangas. Une nouveauté qui n'a rien de nouveau, rien de neuf si ce n'est l'illusion du neuf. Se laisseront prendre ceux qui le voudront, les autres, dont je suis, continueront à chercher le Graal après avoir compris qu'il n'était pas ici.

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