Tu vois, y'a la bonne goule, pis y'a la mauvaise goule....

Avis sur Tokyo Ghoul

Avatar Josselin Bigaut
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La mauvaise goule... elle voit un humain... elle cherche même pas à comprendre, elle le bouffe. L'erreur fatale, quoi. La bonne goule, elle, elle voit un humain, elle le bouffe. Mais c'est une bonne goule.

Du manichéisme mal assumé, nous en boufferons d'abord à la petite cuillère pour finir gavés à l'entonnoir, toutefois, l'inclinaison du manga n'en prenait pas initialement cette voie. Le ton et la gestion de Tokyo Ghoul seraient restés les mêmes que ceux qui prévalaient les deux premiers volumes que j'aurais joyeusement opté pour le sept sur dix. Mais même en quatorze tomes seulement, ça a le temps de péricliter ; lentement d'abord et à une vitesse vertigineuse ensuite.

Séduit, je l'étais en partie. Le tout premier chapitre m'a en tout cas émoustillé. Ishida avait un trait vraiment innovant et détaillé pour les visages, les yeux en particulier. La première impression - en tout cas sur la forme stricte - était une réussite. Le chapitre suivant me permit de comprendre que j'avais lu en premier lieu une version retravaillée en 2016. (Oui, j'ai lu Tokyo Ghoul en scan, j'ai toujours pour habitude de tâter un melon avant de l'acheter). Force est de constater que l'auteur perfectionnera son coup de crayon en quatre ans.
Qu'à cela ne tienne, je n'ai pas non plus été dérouté par la qualité moindre - mais respectable - du dessin par la suite et, quand bien même l'aurais-je été, je ne lis pas un manga que pour sa patte graphique ; le cas échéant, je n'aurais jamais ouvert un volume d'un des mangas de Shinobu Kaitani.

L'histoire ? Rien d'original, ni dans le principe, encore moins dans le traitement, mais ça se savoure sans qu'on ait à se gaver de force. L'histoire d'un humain amené à la suite d'un accident à être un hybride entre sa forme humaine et celle d'une goule, créature à forme humaine vivant parmi les hommes et se nourrissant d'eux, tout cela n'est pas sans rappeler le Kiseijū d'Hitoshi Iwaaki, lui-même s'étant largement inspiré du Devilman de Go Nagai.
On aura droit à la classique période d'adaptation à sa nouvelle vie, les souffrances inhérentes, le trouble identitaire «Suis-je humain ou suis-je une goule» et.... ce fut assez plaisant à lire.

Certes, aucune innovation dans le procédé n'est à répertorier, mais la mise en scène de ses nouveaux tourments est délectable. Ne plus ressentir que le besoin de dévorer de la chair humaine tout en conservant ses sentiments humains - et donc ses interdits - s'avère être un dilemme particulièrement alléchant pour un lecteur ne répugnant pas à quelques intrigues glauques - de basse ampleur néanmoins.
L'incursion dans le monde des goules se veut lent et progressif et n'en est de ce fait que plus immersif. De cette nouvelle vie, Kaneki n'en retirera aucune réjouissance. Les pouvoirs surnaturels, il n'en tirera profit que plus tard. D'ici à ce que ce pan de l'intrigue soit abordé, nous sommes alors présentés à un exposé ma foi bien rédigé sur la sociologie des goules dans laquelle le protagoniste s'immerge contraint et forcé. Les astuces pour apprendre à se sustenter et à se dissimuler son relativement crédibles et renforcent un ton réaliste qui sied à un Seinen de ce calibre.
Jusque là, on a peu à se mettre sous la dent - car encore une fois, l'œuvre ne brille pas par l'originalité de sa trame - mais cette portion congrue remplit l'estomac ce qu'il faut sans manquer de régaler les papilles.

Bien entendu, la phase découverte ne saurait durer une éternité et il faut entrer dans le vif du sujet ; tailler dans le gras. C'est à partir de là que le rendu est salissant, ne manquant pas de ternir la modeste superbe de l'œuvre.

Les goules s'avèrent décevantes. Leur rôle au milieu des hommes plus encore. L'auteur prend le parti-pris convenu de nous les montrer sous un jour radieux. Certes... les goules qui accueillent Kaneki parmi les leurs mangent des êtres humains, mais elles ne sont pas malveillantes voyez-vous. Par respect pour le genre humain, elles se nourrissent de défunts s'étant suicidés afin de ne pas s'adonner à la prédation ostensible et surtout répréhensible.
Les illustres représentants d'une espèce anthropophage ? Sympas comme tout en vérité. On boirait volontiers un café avec. Quant aux goules qui elles - les vilaines - traquent et se nourrissent d'êtres humains qu'ils ont eux-même tué... qui sont-elles si ce n'est des égarées qui, par leurs actes innommables, font du tort à la communauté des gentilles goules. Pas d'amalgame.

Avec ce qu'il faut d'habileté pour nous faire croire qu'il est nuancé dans la représentation des goules, Sui Ishida verse en réalité dans la moraline au rabais. Les goules sont parfois représentées comme victimes. Comme cherchant à suggérer lourdement au lecteur une forme d'empathie à leur endroit, l'auteur choisit d'abattre la carte du «Oui... mais voyez, les humains sont pas nécessairement les plus à plaindre dans l'histoire».

Mauvaise pioche.

C'est «Le dernier jour d'un condamné» qui recommence. Toute personne peut paraître sous son meilleur jour à condition que l'on se focalise sur lui en occultant tout ce qui puisse être susceptible de rebuter dans son comportement et qu'on se donne la peine de caricaturer juste ce qu'il faut ceux-là qui lui ont fait du tort. Donnez-moi Michel Fourniret, une bonne équipe de réalisation, une musique larmoyante et à terme, vous manifesterez pour sa remise en liberté. On y est bien parvenu avec Patrick Henry avec encore moins de moyens...
Ces goules ne s'assument pas pour ce qu'elles sont : des anomalies minoritaires dans un corpus sociologique ayant intérêt à se préserver, y compris à leurs dépends. Pas nécessairement maléfique, mais éminemment nocives. La vipère que vous avez décapité à coup de pelle dans votre jardin n'allait pas nécessairement mordre qui que ce soit, mais vous n'auriez pas été confiant à l'idée que vos enfants jouent dehors pour autant. Même avec toute la meilleure volonté du monde, présenter les goules comme des victimes d'une quelconque oppression était voué à me faire rire aux éclats. Une anomalie mettant en péril une espèce entière, ça se corrige et, à défaut de pouvoir être remaniée : ça finit éradiquée. Souscrire au contraire, ce n'est pas être une belle âme mais un candidat au suicide. À un suicide collectif auquel les autres participants n'ont pas consenti.

Plutôt que de chercher benoîtement à nous convaincre que - selon la formule consacrée - «Y'en a des biens», Ishida aurait pu sortir des clous (car Dieu sait que son parti-pris est d'un banal) et nous présenter les goules pour ce qu'elles sont : une espèce à part. Une espèce à part qui, du fait de ses moyens de subsistances et de sa morphologie, se construit sur le plan identitaire par rapport aux humains. Certains peuvent aspirer à la suprématie ; ceux là existeront et seront raillés par l'auteur qui s'obstinera à les présenter sous les traits les plus ignobles qui soit afin de les inscrire dans la plus pure tradition du manichéisme comme des méchants. D'autres peuvent se considérer comme des régulateurs d'espèce, leur rôle dans l'écosystème en place eut été intéressant à aborder. Il y en aurait qui auraient pu assumer leur statut de minorité et employer les meilleures astuces qui soient afin de se nourrir sans être repérées ; non pas par amour du genre humain, mais pour ne pas attirer l'attention sur eux.
Ce n'étaient pas les angles d'approche qui manquaient. Mais Sui Ishida choisit de plonger sans bouée de sauvetage dans le bain du manichéisme béat. Les premiers volumes ne l'avaient pas laissé présager, ne décevant que d'autant mieux le lecteur qui en attendait plus de Tokyo Ghoul.

Ça commençait si bien. Les références culturelles - surtout livresques - étaient jetées au lecteur sans modération aucune jusqu'à ce qu'il n'en soit plus du tout question. Il n'y avait pourtant rien de tel pour donner du corps au manga.

Qui dit goules suppose une force anti-goules. Son introduction me plaisait pas mal et le personnage de Mado - bien que manquant cruellement de subtilité dans sa frénésie - me plaisait encore bien. Son trait maléfique forcé pour que les goules qu'il affrontait paraissent victimisées renforce plus encore mon postulat rédigé ces paragraphes précédents. Vous aurez beau le faire rire comme un dément et lui mettre la bave aux lèvres pour qu'il ait l'air le plus inquiétant possible : il mène à bien une mission salutaire pour la préservation du genre humain dont je suis, on ne me fera pas pleurer pour les goules.
Afin de donner le change et pour simuler la nuance plutôt que de la mettre véritablement en œuvre, on cherchera à ne pas non plus nous présenter toutes les forces du CCG (Centre de Contrôle des Goules) sous ses pires travers avec le très prévisible «Mais comprenez qu'ils n'aiment pas les goules, leur famille a été tuée par ces dernières». Comme si éliminer ces créatures étaient une affaire de vengeance et non pas de salubrité publique. On déporte fallacieusement les enjeux sous-couvert de rendre plus complexe les relations entre les deux factions.

En revenant à la trame, on appréciera que le protagoniste principal ne soit pas le chevalier blanc défendant sa communauté d'accueil. Il est plus souvent protégé que protecteur et ne combattra au final qu'assez rarement, laissant assez de place aux autres protagonistes. Ces derniers, sans être toutefois dénués de personnalité, constitueront néanmoins un socle de personnages assez fades aux motivations indéfinies et au rôle incertain. L'intrigue évolue sans savoir où elle va et semble préférer se scléroser dans un bourbier infâme plutôt que de chercher à circuler de manière fluide.
Ça jacte, ça jacte, mais rien ne bouge.

Si je trouvais à l'origine la gestion et l'organisation de la question goule comme plutôt réaliste dans les premiers tomes, la suite me fera revenir de ce postulat. Plus j'observe la méthode pour combattre les goules, plus je m'interroge :

  • Si les goules sont susceptibles de s'en prendre aux agents du CCG, pourquoi ces derniers n'interviennent pas avec un masque comme par exemple les brigades anti-terroristes ?
  • Si les goules sont susceptibles de leur échapper, pourquoi les agents du CCG n'ont-ils pas de caméra embarquée sur eux afin d'avoir plus tard un portrait à diffuser ?
  • Si on peut repérer une goule en les faisant passer sous un portail ou par simple analyse sanguine, pourquoi ne met-on pas précisément l'accent sur le dépistage massif de la population afin de les identifier plus facilement pour mieux les éliminer ?
  • Si les goules naissent goules, comment certaines peuvent-elles avoir une identité administrative et un numéro de sécurité social (certaines vont à l'école ou sont salariés/chef d'entreprise) puisque cela signifie que l'on est tracé depuis sa naissance. S'il s'avère qu'on ne fait passer autant test à ces personnes rattachées à l'administration et donc citoyennes afin de déterminer si elles sont ou non des goules, se référer à ma question précédente.

La liste est longue. Sous un vernis supposé un minimum complexe et réfléchi, Tokyo Ghoul est porté en réalité par un scénario assez peu composé dont l'univers n'a pas été pensé dans les moindres détails. Ni les moindres et encore moins les plus significatifs. Pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir, une gestion réaliste d'une situation analogue dans notre monde serait tout à fait différente et infiniment mieux organisée. Je l'espère en tout cas. Car le CCG a beau se la péter avec ses armes mirifiques (qui sont en réalité celles des goules ; originalité quand tu nous tiens), niveau enquête et prévention, on nage en plein amateurisme. On coule, même.

L'intrigue et ses débouchés virent au Shônen con-con à compter de l'arc du Gourmet. Le personnage de Tsukiyama étant déjà en lui-même une amorce dans la construction grossière des personnages du manga qui se voulaient initialement un poil plus élaborés. Dans le genre caricatural, lui et Marude du CCG se tirent pas mal la bourre. Dans leur catégorie respective j'entends. Leurs traits de caractère sont clairement excessifs et il va de soi que tout ce qui est excessif est insignifiant.

Entre l'excessif et le quelconque, plus de juste milieu qui tienne passé l'arc du Gourmet. Les agents du CCG sont tous autant dépourvus de charisme que les membres de l'Arbre Aogiri à quelques exceptions près (anecdote en passant, le personnage de Naki est un plagiat de Kamishima, personnage du manga Ichi the Killer. En moins bien et en beaaaaucoup moins bien écrit). Et puisque le travail de police qu'est censé effectuer le CCG a visiblement abandonné le principe du dépistage et de l'enquête, on entre dans la pleine guerre ouverte entre les deux factions. La subtilité a glissé des doigts de l'auteur pour se rétamer salement sur les pages de son manga.
Les pouvoirs sont sans intérêt, reposant sur la force brute exclusivement. Certes, nous aurons droit à quelques belles planches, le sens de l'esthétique n'est pas en reste. Pour ce qui est des autres pans constituant l'œuvre, oubliez. Un Shônen qui se prétend élaboré, voilà ce que devient Tokyo Ghoul.

Suite à un traumatisme induit par une torture aussi gratuite que dépourvue de sens, Kaneki quitte son rang de goule impuissante pour incarner celui de mâle alpha, massacrant ses congénères (les méchants, hein) avec une facilité déconcertante.

On poursuit avec une histoire de complot et d'expérimentations secrètes menée par un savant-fou, renforçant à outrance le sentiment que l'on a de lire un Shônen contemporain et on finit avec un nouveau conflit armé de masse entre le CCG et les goules. Les combat se veulent spectaculaire avec... seulement des figurants tués (je me doute bien qu'Amon n'est pas mort, je l'ai même lu dans un spoiler de Tokyo Ghoul : Re).
Tous les poncifs Shônen y passent, on a même une goule qui manque de se sacrifier pour sauver une humaine. Et pourquoi pas monsieur Charal qui se lance dans la protection bovine tant qu'on y est ? D'autant que ça sort de nulle part. Pourquoi chercher à protéger un humain qui en plus n'a rien de spécial à ses yeux en plein combat vital ? Les modalités employées pour chercher à nous les rendre sympathiques sont d'une absurdité à toute épreuve et s'avèrent irréfléchies au possible.

La présence de ce civil en fin de manga m'amena d'ailleurs à penser que nous savons à peu près tout des goules et du CCG mais absolument rien du reste. Quasiment aucun civil ne nous est présenté durant quatorze volumes. On n'a pas la moindre idée de leur ressenti dans ce monde où ils risquent d'être dévorés par une goule en n'importe quelle occasion, de leur soutien ou non à la politique du CCG. Les non-combattants n'ont pas voix au chapitre au point où on se demande s'ils existent.

La fin est lunaire. Le conflit bordélique est accéléré à toute blinde, on épilogue mollement en nous dressant le bilan des victimes (0-0, balle au centre) et on nous met en scène un groupe d'antagonistes ultra-mineurs à peine esquissé dans les volumes précédents comme étant en réalité les maîtres de la machination depuis le départ.... On conclut sérieusement Tokyo Ghoul là-dessus. Imaginez, vous venez de terminer la lecture de Dragon Ball et, de nulle part, Toriyama vous ressort Pilaf qui nous apprend qu'il était en réalité derrière Freezer, le docteur Gero et Badidi en se frottant les mains dans l'ombre eeeet... fin. Vous seriez satisfait ? Je ne l'étais certainement pas.

Oh, je sais bien qu'il y a une suite directe, Tokyo Ghoul : Re, mais je ne compte pas la lire de sitôt. Comme je me suis plu à le rappeler dans une critique récente : je n'aime pas lire mes mangas en kit. Une histoire, ça a un début et une fin. Un suspens et une ouverture allusive vers une autre série en toute fin de manga, c'est se foutre du monde ; soit on poursuit directement l'intrigue sur sa lancée, soit on l'achève, on n'abandonne pas son lecteur en plein milieu de la carrée avec un épilogue qui n'en est pas un. Procédé ridicule et honteux s'il en est.

Finalement, je retiendrai que l'auteur aura su nous charmer avec une approche du monde des goules à une échelle micro là où il se sera emmêlé les pinceaux avec une maladresse crasse dès lors où il fut question de considérer leur existence à l'échelle macro. Faire plus tard semblant d'avoir un propos à la thématique éculée et rester finalement le cul entre deux chaises à ne pas trop savoir à quoi aboutir en terme de morale à enseigner, ça transpire l'incertitude. Rien de tel pour produire un effet répulsif sur son lectorat. Parce qu'un Seinen qui fait sa mue en un Shônen qui s'ignore, c'est décidément pas beau à voir.

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