Abysse sans fond (ni forme)

Avis sur Pandora Hearts

Avatar Josselin Bigaut
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La nature est bien faite. Drôlement en tout cas. De sorte à nous informer de la dangerosité de certaines espèces, ces dernières sont parfois dotées de couleurs criardes nous intimant de bien vouloir reculer afin que la rencontre ne prenne pas un tournant des plus tragique. L'aposématisme, c'est le nom scientifique ; il qualifie la propension d'un animal à faire comprendre à ses prédateurs éventuels que ça n'en vaut tout simplement pas la peine, que de ce repas, vous n'en sortirez pas ballonné mais raide mort. Alors on s'en détourne, on reprend son chemin d'ici à ce que quelque chose de plus digeste nous passe sous la main.
Cependant, lié que je suis à ce sacerdoce - qui prend parfois des allures de chemin de croix - qu'est de critiquer le top 100 manga de SensCritique, il est de mon devoir de ratisser tout le buffet. Caviar, étron ou cyanure, quoi qu'il me soit servi, je me dois de le mâcher et même de le digérer.

Ce met empoisonné signé de la chef Jun Mochizuki, du danger, il en avait la couleur et l'odeur. Le concernant, les tons n'étaient pas vifs mais phosphorescents ; le coup de crayon typiquement bi-shônen visible depuis la jaquette se voulait le signe avant-coureur de l'enfer qui s'ouvrait généreusement à nous.

Achalandé comme on pouvait s'y attendre, le dessin n'offre aucune surprise mais son prévisible lot de déceptions pour peu que vous soyez un mâle qui se respecte, à savoir, si vous appartenez au public cible de ce manga qui se distribue comme Shônen. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre et encore moins les jouvenceaux - ou plus âgés - avec des paillettes. Pour peu que vous ayez déjà frayé dans les ténèbres, vous saurez à quoi vous attendre d'un dessin de Shojô typique comme il nous est servi ici. C'est chichiteux, guindé et sans substance ; les visages des personnages sont lisses et épurés, leurs cheveux fins virevoltants au vent dans des décors clinquants : l'horreur au féminin. Et ça a beau s'améliorer sur le plan graphique, c'est l'esthétique même qui est à jeter.
Des visages excessivement expressifs où chaque sensation éprouvée est démesurément restituée. Un sourire niais et faux sans cesse placardé sur la gueule quand ça n'est pas une mine terne pour simuler la gravité de protagonistes qui s'agitent pour un rien. Ici, les personnages ne rient pas, ils s'esclaffent, ils ne pleurent pas ils chouinent et, délice parmi les délices - le mode d'expression oral privilégié sera le hurlement hystérique strident. Un Shônen-lambda c'est déjà un supplice en soi, mais si l'auteur y met en plus sa petite touche féminine, le calvaire n'en paraîtra que plus éternel.

Ne verront des personnalités marquantes que ceux qui voudront en voir. Perdu entre des minets faussement tourmentés et des demoiselles dont seul le motif des froufrous de leurs robes permet de les distinguer les unes des autres, Oz ne tirera pas davantage son épingle du jeu. Naïf qu'il est, il cumulera les tares inhérentes aux héros de Shônen ainsi que celles propres aux protagonistes de Shôjo. Stupide de mièvrerie, il ne vaudra ni plus ni moins que le reste du troupeau qui n'en finira pas de bêler au gré des détours sinueux que prendra une intrigue qui fait mine de savoir où elle va.
Des méchants cachés sous le capuchon de leurs longs manteaux avec des rires de hyène ... des exemples ««d'originalité»» de ce genre, le manga en est plein à ses débuts. Il n'est fait que de ça à vrai dire.

Bien entendu, Shôjo oblige, le cadre dans lequel évoluera la débâcle scénaristique ne se voudra autre qu'un contexte à la teneur européenne dix-neuviémiste typée époque victorienne. Car comme chacun le sait - ou fait mine de l'ignorer - l'Europe, dans son continuum espace-temps, se limite à la stricte Angleterre nobiliaire de la fin du dix-neuvième siècle. Cela, je l'ai appris en lisant d'autres Shojôs présentés comme des Shônen. Ai-je omis de préciser que tout le monde était beau et que les femmes portaient de la dentelle ? Cela tient de l'évidence me direz-vous.
Pas de doute, c'est une japonaise qui tient le crayon. On peut se consoler en se disant qu'elles ne sont pas toute comme ça, mais rendons-nous à l'évidence : pour un Dorohedoro, il y a quinze-mille Pandora Hearts.

Prosaïque, je considère que si une œuvre a tout du Shôjo autant sur la forme que dans le fond, c'est qu'elle en est un. Présenter Pandora Hearts comme un Shônen revient à vendre des robes pour hommes. Je sais qu'il se trouvera quelques acharnés déconstructivistes pour prétendre que des hommes peuvent porter des robes, je leur coupe alors l'herbe sous le pied en les enjoignant à se lancer dans un pareil commerce ; la faillite leur sera garantie.
Pandora Hearts : une faillite qui aura eu du succès. Pas auprès de son public dédié j'en ai bien peur. De cette œuvre, j'en ai surtout entendu des éloges de la part de femmes.

Afin de parfaitement bâcler son entrée en matière - et cela n'aura pas échappé aux autres critiques - les premiers chapitres sont inintelligibles au point d'en devenir incompréhensibles. On n'en saisit les grandes lignes que parce qu'on a déjà lu la même chose cent fois. Autant l'agencement des planches que l'orchestration des dialogues relèvent du désastre. C'est avec ça que Mochizuki comptait faire une première impression et, plus effarant encore, il se sera trouvé un éditeur pour donner son feu vert.
L'architecture chaotique des pages rend réellement la lecture houleuse et désagréable - plus encore que le fond de l'œuvre - jusqu'au tome cinq.

La machine est lancée. Afin de donner le change ce qu'il faut au strass et aux paillettes, on nous immerge dans les ténèbres melliflus de l'Abysse avec, à son centre, une pléiade de protagonistes occasionnellement prostrés dont les accoutrements confectionnés sur mesure ne suffisent pas à contenir leurs faux airs blasés. C'est donc à ça que ressemblerait Berserk si une fillette s'était mise aux dessins et au scénario ?
On mime ici la noirceur ; on la simule, on la grime mais on ne s'en rapproche en aucune circonstance. Pas plus au début qu'à la fin, l'atmosphère demeurant doucereuse aux dépends de ce que l'auteur cherche à nous communiquer. Que ceux qui y ont vu une œuvre sombre nettoient leurs lunettes pour commencer et élargissent un peu leurs horizons en terme de mangas : Pandora Hearts, c'est du tragique pour midinettes.

Aucune réaction naturelle n'est à espérer de la part de Oz qui, plongé au milieu d'un merdier aussi spontané qu'incompréhensible, oublie constamment de demander «qu'est-ce qu'il se passe ?» à ceux qui pourraient le rencarder lui et plus particulièrement le lecteur. Nous voilà lancés dans un foutoir en plein chantier sans que le sentiment de confusion entretenu à la lecture ne soit désiré par la narration. Tout à ce stade m'intime, et même, me conjure de rebrousser chemin, de stopper ma lecture au plus tôt. Loin d'être engageant, Pandora Hearts sait y faire pour se montrer répulsif.

Puis... surgit un lapin... une Alice...un chat de Cheshire... le chapelier fou... j'en passe et des meilleures... À croire que la seule pièce de littérature européenne qui soit parvenue jusqu'au Japon à ce jour soit Alice au pays des merveilles ; la référence de prédilection des auteurs de Shôjo qui n'ont aucune inspiration et ignorent tout de ce que peut bien vouloir signifier le terme «originalité».

Entrent en scène des histoires de souvenirs d'il y a cent ans pour faire mine d'étoffer une trame sans relief, n'ajoutant au final que du bordel au foutoir. Je me retrouve en territoire connu alors que Mochizuki chasse sur les terres de CLAMP : celui des voyages temporels et des dimensions alternatives inutilement bordéliques à la seule fin de se donner de grands airs et de générer du drame artificiel. L'art de savoir gaver son monde, l'auteur s'en est rendu maître. Cinquième dan au moins.

Les informations stériles pleuvent à raison de dizaines par chapitre. Du meublage incessant. Ces informations - qui n'apportent que de l'eau croupie au moulin branlant de Pandora Hearts - tiennent lieu de révélations invraisemblables et pareilles à celles que l'on pourrait retrouver dans des télénovélas : «Senõrita, Leo n'est autre que la réincarnation de Glen Baskerville», «Jack a menti ?! Caramba !», «Ay, ay, ay, Gilbert est un espion de Xerxes mais en fait non ! Dios Mio» auraient pu s'exclamer les ménagères latines le nez dans cette soupe tiède. Moi-même je ne pouvais contenir ma surprise à chacun de ces retournements de situation artificiellement orchestrés par l'auteur, pas plus que je n'aurais su retenir ma consternation plus longtemps.
Le lecteur est véritablement assailli et saturé par les informations entre autres revirements factices ; tant et si bien que jamais l'auteur ne prendra le temps de réellement développer le moindre personnage. À croire que c'est précisément à cet effet que le moulin à parole de Pandora Hearts se poursuit incessamment ; Mochizuki fuit ses responsabilités d'auteur en nous noyant sous un contenu abscons et sirupeux délivré par des phrases creuses afin de ne pas avoir à pourvoir correctement son œuvre. Le manga n'est plus que la course effrénée d'un hamster qui s'imagine avancer en cavalant frénétiquement dans sa roue. C'est vif, ça fait du bruit mais ça ne mène à rien. Entre l'Abysse, les souvenirs d'Alice, les chains, la tragédie de Sablier et l'organisation Pandora, tout n'est que l'affaire de gesticulations compulsives sans finalité au milieu d'un univers nébuleux et mal encadré. Tout ; jusqu'aux sous-bassement même de Pandora Hearts. Que ce soit du point de vue de la construction du récit ou de quoi que ce soit d'autre, l'amateurisme secondé par l'improvisation purement aléatoire de l'intrigue s'obstinent désespérément à prolonger inutilement la vie d'une composition pourtant morte-née.

Quoi de plus épineux que l'insertion d'une trame temporelle dans son œuvre ? Quand on sait que ce ressort a en plus le mauvais goût de constituer le socle même de Pandora Hearts, on ne peut que souhaiter qu'il soit traité avec tact et minutie. Il est aussi permis de cracher face au vent.
C'est bordélique à la seule fin d'être alambiqué. Afin de se présenter comme plus profond qu'il n'est creux, Pandora Hearts fait dans l'esbroufe mais pas dans le technique soignée. Des œuvres complexes et correctement mises en scène sur le voyage temporel, il y en a. De ces dernières, Mochizuki n'en a pas retiré même une once d'inspiration. S'est-elle seulement un peu penchée sur le sujet ? Même un surplus de romanesque ne suffit pas pour dissimuler une absence de réflexion technique ; un sujet aussi délicat que le voyage temporel et les dimensions alternatives : ça ne s'improvise pas.

Et où tout ça finit ? Eh bien là où ça a commencé, tout simplement. Que c'est pratique les astuces temporelles mal ficelées quand ça permet d'accéder à une facilité scénaristique déconcertante. Avec - cerise sur le gâteau - le petit tire-larme qui ne saura émouvoir que les jeunes filles émotives. Tout ne fut jusqu'alors que revirements de situations tumultueux et amphigouriques jusqu'à en revenir au point de départ sous-couvert de nous gratifier d'une intrigue profonde et réfléchie - qui nous traîne littéralement jusqu'au fond de l'Abysse - à l'issue mélancolique et même poétique, pourquoi pas. Un surplace de cent ans. C'est bas de plafond, prétentieux et sans les moyens de son arrogance. Les banalités vomies par la narration n'ont d'ailleurs rien à envier aux citations de collégiennes sur MSN Messenger :

«Quelqu'un a dit un jour que les ténèbres apparaîtront et avaleront tout sur leur passage. Cependant, ça ne veut pas dire qu'une lumière ne subsistera pas.»

Si ce genre de platitude ne suffit pas à vous convaincre de l'abondante inanité contenue dans ce Shônen de contrefaçon, je n'ai aucun remède à vous vendre si ce n'est le cyanure. Deux capsules. Juste pour être sûr.

De prétentions, le manga n'est fait que ce ça. Surcoté plus par hystérie que par raison, Pandora Hearts parlera davantage aux ovaires qu'au néo-cortex. Féminine, l'œuvre s'imagine dénoter de la banalité en se drapant d'oripeaux sibyllins. L'odeur du musc ne couvre cependant pas celle du faux qui renâcle jusque dans le plus infime parti-pris scénaristique.
S'il est question de pleurer à la conclusion du manga, ce n'est qu'en cédant à un rire de désespoir hystérique qui nous tiraillait les lèvres jusqu'à lors. Un rire si intense qu'il occasionnera quelques larmes au coin des yeux. Tout ça pour ça. Je crois ne rien avoir connu de si faussement émouvant, surfait et abscons à la fois depuis l'anime Évangelion. À peu de choses près qu'avant de finir, Évangelion avait au moins pris la peine de commencer.

Qu'attendre de toute manière d'un manga appelé Pandora Hearts quand on sait que les pires malheurs du monde provenaient précisément de la boîte de Pandore. En ouvrant les tomes, j'en déverrouillais la serrure ; je ne pourrais dès lors pas me plaindre de ne pas avoir été prévenu : tout était dans le titre mais rien ne se trouvait dans le propos.

PS : C'est moi ou Jun Mochizuki a des airs de Antonio Inoki ?

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