Tu es un sorcier Ai

Avis sur Dorohedoro

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Prospecter, y'a rien de plus ingrat. On a beau creuser comme un damné et retourner chaque pierre, ce sont rarement les pépites qui vous attendent au tournant. Au milieu des gravats, les déjections de toutes sortes foisonnent. À défaut d'or, il faut bien faire avec du charbon ou un quelconque autre minerai pauvre. Mais jamais je n'arriverais à me contenter d'aussi peu. Après avoir goûté aux mets les plus raffinés qui soient, tout a très vite fait de s'avérer autrement plus fade une fois en bouche par la suite.
Puis, survient la consécration ; l'excellente surprise. C'est généralement davantage au gré du hasard que de l'enquête scrupuleuse qu'elle se présente à nous. Un coup de pioche heureux qui révèle non pas une gisement d'or mais une gemme scintillante dont on n'aurait même pas osé soupçonner l'existence tant elle paraît relever du fantasme.

Un fantasme nommé Dorohedoro, voilà un manga dont j'ai aujourd'hui le privilège d'écrire la critique. La couverture me faisait de l'œil depuis un certain moment. C'est pas une chose à admettre, mais je suis un homme qui juge souvent un manga à sa couverture en premier lieu. Parfois au risque d'être surpris. Pas toujours agréablement.
Mes critiques récentes oscillant entre la consternation, l'ennui et la déception, me mettre du consistant sous la dent relevait à présent non pas du besoin capricieux mais de l'impératif de survie. À force de creuser sans cesse plus profondément dans les abîmes de l'insignifiance et de la médiocrité, on en vient à désespérer un jour de prendre de l'altitude.

À la lecture, l'ascension s'est tout de suite faite brutale, soudaine et surtout, revigorante. Le gouffre de médiocrité dans lequel je m'étais enseveli ces dernières semaines à force de critiques de mangas ayant davantage eu le mérite d'entamer mes nerfs que de régaler mes espérances était dorénavant bien loin en dessous. Hors de portée de vue.

M'aurait-on dit qu'une des œuvres les plus sales, un des mangas les plus brusques du monde du Seinen se serait esquissé sous la pression des doigts fins et délicats d'une femme que j'aurais évidemment pouffé. Sans manquer bien sûr de lever les yeux au ciel avec ce dédain si coutumier qui est le mien. Les idées-reçues ont la vie dure, que voulez-vous.

J'ai peut-être ici été confronté à l'un de mes styles graphiques favoris. Certains se paluchent à s'en broyer le poignet devant les dessins de Miura, moi, mon orgasme, c'est d'ici que je le tire.
L'auteur ne se répandant que trop peu en public, les informations la concernant sont rares. Toutefois, elle aura dévoilé l'essentiel au cours d'entretiens précieux. Assez rebutée qu'elle était par les cours de dessins anatomiques, elle joua d'astuce pour se bricoler un style bien à elle afin d'accoucher de ses personnages sur papier ; elle laissait les traits de construction du dessin.
Somptueux et fracassant à la fois, une merveille pour le regard. Ça se veut croustilleux à souhait et souvent détaillé à l'extrême dans ses phases les plus tumultueuses. Un chaos contrôlé, une puissance incommensurable pourtant contenue par les traits acerbes et précis de la plume de Kyu Hayashida.
Une pointe de délicatesse dans le dessin pour nous faire apparaître la fange comme délectable : un talent véritable et ne souffrant d'aucune contestation. Le sublime dans l'atroce, chez elle, c'est au naturel qu'il s'exprime.
Dorohedoro s'appréhende en premier lieux comme un bijou stylistique sur le plan de la technique. Le contraste entre la sauvagerie de l'univers sale dans lequel on patauge et les visages souvent candides et purs des plus insignes bourreaux ne rend le décalage que plus exquis.

Pour autant, il ne suffit pas d'avoir le plus infini doigté pour les choses du dessin si ce n'est pas pour le mettre au service d'un imaginaire digne d'être porté à nos yeux. Le monde de Dorohedoro ? C'est ni plus ni moins que du grunge sur papier garni d'un soupçon de fantaisie sardonique. C'est la magie sans la féerie ; Slipknot à l'école des sorciers. Le subtil et insoupçonné mélange du punk grinçant avec un sens de l'occulte espiègle mais démoniaque.
De l'inouï, du novateur, voilà des lustres que j'en réclame. C'est donc si dur d'être original ? Voilà enfin un imaginaire unique et envoûtant dans lequel on s'embourbe avec la plus infinie délectation. Tout nouveau tout beau ; comme quoi, ça tient à pas grand chose un succès mérité (bien que criminellement mésestimé).

Du sang, des tripes et plus encore, il y en aura. À foison, faut bien le dire. Pourtant, jamais je n'aurais eu l'impression au fil de ma lecture que cela ne fut gratuit. Tout paraît justifié à la goutte d'hémoglobine près. Il faut au moins ça pour nous enfoncer dans le crâne ce qu'est la nature véritable de l'univers de Dorohedoro. Oui c'est violent par endroits, très même. Oui c'est clairement spectaculaire de gore. Mais jamais ça ne vire au tapageur. Ce pan de Dorohedoro s'imbrique dans l'œuvre au point d'en être consubstantiel sans pour autant se limiter à ça, loin s'en faut.

Parce que l'originalité, ça ne tient pas qu'aux dessins et aux murs entre lesquels évolueront les personnages, mais aussi à cette atmosphère nouvelle qui nous effleure l'échine à la lecture. Un mélange des genres là encore. Ça se veut glauque et rigolard ; du sordide bon-enfant. Une forme d'humour noir grinçant comme toile de fond. Juste ce qu'il faut pour être dérangeant et décontenancer le lecteur fasciné à ce stade. Du jovial dans le macabre sans que ça ne vire jamais à son apologie ; Dorohedoro, c'est un souffle de fraîcheur dans du plomb fondu. Un sens du paradoxal qui a sa propre logique ainsi qu'un ton bien à lui.

Quant aux personnages, sans avoir besoin de trop en faire au niveau de leur caractère, Kyu Hayashida nous présentera pléthore de protagonistes (la différence entre protagonistes et antagonistes étant particulièrement trouble tant tous se retrouveront au centre du récit) qui brilleront plus des relations les liant les uns aux autres que par leur personnalité propre, pourtant appréciables elles aussi. La famille En reste pour moi un exemple de groupe de personnages des mieux conçus qu'il soit. La dynamique de la faction a un côté réaliste sur lequel on ne parvient que difficilement à mettre le doigt dessus. Ils sont supposés horribles - et ils le sont - mais il y a ce côté convivial dans l'horreur commune, cet aspect intimiste à se retrouver parmi eux qui les rend humains en dépit de l'atrocité de leurs desseins. On se réjouit réellement de les voir en scène.
Il en va de même - dans une moindre mesure - chez les autres protagonistes. Chaque personnage se voulant en général si appréciable qu'une confrontation entre deux d'entre eux nous amène à l'indécision quant à savoir de qui l'on souhaite la victoire. C'est cornélien à en mourir et ça démontre un réel talent à façonner ses personnages sans qu'ils n'aient pour autant besoin de rutiler d'originalité. Kyu Hayashida ferait même reluire la boue.

Attaquons le scénario. Il est simple sans être simpliste. Le personnage principal souhaite retrouver le sorcier qui a transformé son visage en lézard. La quête initiatique est amorcée et les rouages de l'intrigue feront qu'elle gagnera en complexité à chaque nouvelle avancée. Je ne parle pas de cette «complexité» qui repose sur le besoin compulsif de verser dans la machination d'opérette à répétition, mais d'une enquête qui prendra le temps de se poser et de se dérouler étape par étape sans avoir à forcer les révélations. On se dispersera souvent pour en revenir au fil conducteur de l'intrigue sans que jamais on ne se sente perdu mais plutôt en étant sûr d'être bien pris en main. Cette histoire se boit comme du petit lait et se lit sans lenteurs ni faiblesses. Il y a suffisamment peu de combats pour rendre ces derniers rares et précieux et, au fur et à mesure que le scénario ne se déroule, le lecteur sera amené à comprendre un peu mieux le tout sans qu'il ne soit question de découvertes retentissantes. Indice après indice, l'enquête suit son cours. Pas de sensationnalisme à la petite semaine, tout s'opère dans le calme et dans le sang. Et c'en est captivant de bout en bout. Nul besoin d'excès pour être prenant. User d'artifices, c'est rendre artificiel donc, superficiel. Ce procédé, contrairement à bien d'autres auteurs - Shônen et Seinen confondus - Hayashida n'y a pas recours. Pourquoi en aurait-elle besoin puisqu'elle a du talent ?
C'est bien simple, tout est planifié à l'avance. Un événement anodin est amené à jouer un rôle des dizaines de chapitre plus tard. Pas d'improvisation, l'histoire est pensée et conçue d'un bout à l'autre. Sans doute pour cette raison que le récit s'avère si bien construit et qu'il existe si peu de flottements.

Il appert donc que l'histoire soit simple mais prenante. Elle prend le temps de se dévoiler méthodiquement, pas à pas, avec ses éléments clés distribués parcimonieusement. On révèle avec tact et les retournements de situation sont marquants sans jamais virer au drame tapageur, tout s'opère avec doigté et maîtrise sans exagération stylistique d'aucune sorte du point de vue de la mise-en-scène. Il s'agit là de la parfaite harmonie d'une maîtrise de l'écriture et du dessin ; en tout cas rarement observée par mes soins.
En réalité, le script de Dorohedoro n'a véritablement rien de transcendant dans son idée première. Néanmoins c'est le traitement du sujet ainsi que l'agencement de la narration qui lui conférera cette dimension unique dont un lecteur avisé ne saurait se détourner.

Par instants, je redoutais cependant que la facilité du groupe de En à ramener un personnage à la vie ne soit employé jusqu'à l'abus au détriment de la qualité du récit. Et pourtant, je trouverai finalement la méthode justement appropriée. Le talent de la narration fait que même ce qui pourrait relever de la facilité scénaristique est précisément entravé grâce aux aléas du récit. L'auteur a tout à portée de main pour faire basculer son œuvre dans le racoleur débilitant shônenesque. Elle ne cède pas. Pas avant la toute fin en tout cas... C'est à porter à son crédit.

Je n'étais initialement pas comblé par le traitement de la magie dans le manga. Il m'apparaissait trop limité, relevant plus de l'opportun que du pratique. Cependant, Hayashida, par un sens de la roublardise et de l'ingéniosité, trouve moyen d'en tirer le meilleur parti. À chacun un seul pouvoir magique, certes, mais avec la possibilité d'acheter un échantillon du pouvoir des autres à compter de l'instant où ces derniers le mettent à disposition. Je dois admettre que l'idée du marché de la magie est excellente, comblant en tout cas mes réserves quant à la gestion de la chose.

Les options de la narration ne sont pas en reste et contribuent à mon sens énormément au charme apporté au ton et à l'atmosphère de Dorohedoro. Plutôt que de céder par exemple à une autre facilité du genre et de nous offrir un Flash-Back sans garniture afin de nous en apprendre davantage sur le passé de tel ou tel personnage, Kyu Hayashida aura le bon sens de nous présenter la chose de sorte à nous la rendre digeste par l'emploi de moyens détournés et savoureux. La rencontre de Shin et Noi ? En la racontera à Fujita au cours d'une fête, étant perpétuellement interrompu dans son exposé par des intrusions intempestives. L'origine du contentieux entre En et le chef des yeux en croix ? Un biopic réalisé par En avec son lot de mensonges et de romanesque afin d'asseoir sa propagande. C'est bien pensé, c'est frais et ça marque.

J'aurais en plus eu la satisfaction de déceler au moins une influence patente exercée sur l'auteur.

La scène où En se retrouve assassiné par Kai n'est pas sans rappeler la rencontre de Kamishima et Ichi dans Ichi the Killer. La trouille, l'étroitesse des lieux, le bras coupé en premier lieu ; avoir lu les deux mangas, c'est remarquer cette évidence immédiatement. Après tout, quoi de plus normal qu'une œuvre aussi sanglante que Dorohedoro se soit abreuvée aux mamelles de Hideo Yamamoto, rendu maître de la discipline précisément grâce à Ichi the Killer. La paternité me paraît assumée. Un bien beau rejeton que voilà.

Et comme si le manga en lui-même ne suffisait pas, les Omake en fin de tome sont flamboyants à en faire rougir tous ses confrères. Trois petites cases dessinées sommairement pour la finalité d'un gag rapidement expédié ? Pour les petites bites peut-être, pas pour madame Hayashida. Des planches superbement travaillées déballées à raison de dizaines par volume relié, voilà ce que sont ses Omake. C'est encore à ces considérables extras qu'on mesure le respect d'un auteur pour ses lecteurs. Elle nous aura gâté.

Avec Dorohedoro, j'en attendais énormément et j'ai eu droit à plus encore que je n'aurais pu l'espérer. C'est encore pour cette raison que je vais m'efforcer d'énoncer les travers de l'œuvre en serrant des dents ; comme pour contenir la douleur. Oui, la douleur. Parce que ça fait mal au cul de réaliser à quel point on tombe de haut sur la toute fin.
Comment ça a pu virer à la conclusion de Shônen ? Le mystère reste entier. Là où nombre de mangakas ont pensé au début et à leur fin de leur création pour broder et improviser entre les deux - pas de nom - Hayashida avait le début, le milieu, la fin du milieu et.... je vous assure que c'est pas agréable de devoir revenir dessus.

Ce que j'avais pris initialement pour une modeste baisse de régime était en réalité une plongée en piqué dont j'ai très vite douté du résultat à l'atterrissage. Dorohedoro s'écrase lamentablement à l'heure du sprint final. On n'était pas loin de crier au chef-d'œuvre mais il aura fallu se pincer les lèvres au dernier moment.

La conclusion va jusqu'à incarner le concept de la déception. Alors que tout était si bien amené dans le récit, voilà que surgit un combat contre le boss final ampoulé à l'extrême. Il aura ses bons moments, mais passé l'affrontement avec En, il dévoilera ses longueurs et surtout... son insigne prévisibilité.

En un claquement de doigt, le charme est rompu.

Manifestement en panne sèche d'inspiration, Kyu Hayashida cède enfin à la facilité. Elle aura pourtant tenu la durée ; presque vingt ans. Maintenant, alors que la fin survient, elle se vautre sans retenue dans la crasse. J'insiste et je maintiens : c'est digne d'une fin de Shônen contemporain. Le gros méchant, le héros qui obtient un pouvoir au dernier moment (Pourquoi... pourquoi Caïman se retrouve avec un Gyoza magique lui donnant tous les pouvoirs ?... Pourquoi ajouter du ridicule à l'infamie ?), le gentil qui gagne contre le méchant (dont le principe de l'existence était pourtant génial) et une résolution de deux cases pour tous les personnages qui ont fait la richesse de l'œuvre, nous les présentant en plus comme ternes et quelconques.

Tout a été bafoué. C'est pas une fin mais une auto-destruction. J'ai été pris dans la déflagration et je douille encore. Quelle foirade finale mes aïeux... à un rien de la ligne d'arrivée en plus. On ne peut même pas parler de déchéance puisque l'idée de la déchéance suppose qu'elle se poursuive progressivement. Dorohedoro a été dégommé en plein vol par un ivrogne de chasseur, avant de chuter lourdement pour finalement gésir dans ses tripes éparpillées par la violence de la chute. Non... c'est pas beau à voir. Mais cette fois, c'est pas voulu.

Ce qui avait été si relevé, pimenté, inconnu et inouï laisse finalement un arrière-goût fade - au mieux amer - sur le palais avec un chapitre final lapidaire qui semble ne plus avoir la moindre considération pour ses personnages ni ses lecteurs. Bâclé, c'est le mot. Un regrettable gâchis.
Un gâchis modéré toutefois. Car bien que cynique et pessimiste au possible, je ne pouvais m'empêcher à l'issue de cette lecture de toujours voir le verre à moitié plein. Cinq pour cent de contenu raté (et en beauté...) n'occulteront pas le reste. Je sais que je me plairai à relire Dorohedoro même en connaissance de cause car le manque se fait déjà ressentir.

Ça a failli être parfait mais ça ne sera qu'excellent. Au vu de ce que la concurrence a à me proposer, je m'en contenterai. Et avec le sourire. Un sourire béat et charmé par ce diamant brillant de mille éclats ; car ce n'est certainement pas au prétexte que ce dernier a une trace de rayure un peu trop voyante que je le jetterai aux ordures.

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