«Je suis une victime»

Avis sur Poison City

Avatar Josselin Bigaut
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On va dire que je m'acharne. Si, si, on va le dire. Alors que je ne fais pourtant que prendre innocemment ce qui vient. À pleine poigne veineuse, certes, mais je ne fais que prendre. Prendre ce qui provient du top 100 Seinen Senscritique très exactement. S'il en est qui se sont acharnés, ce sont encore ces cochons de votants qui auront porté le même auteur - et pas un que j'aime, croyez-moi - À-CINQ-REPRISES dans le même classement. Peut-on dire d'un tueur en série qu'il en est un s'il n'a fait que se défendre à cinq reprises contre cinq agresseurs différents ? Certes, on reprochera audit tueur d'avoir usé d'une excessive barbarie en achevant ses agresseurs comme il l'a fait... mais fallait pas s'en prendre à moi. Enfin à lui.

C'était pas ma guerre, colonel. Tetsuya Tsutsui, j'aurais encore aimé ne jamais avoir à faire sa connaissance. Mes pérégrinations, mes errements devrais-je dire, m'auront trop de fois conduit sur son chemin. Cela aurait pu s'accomplir sous l'égide du meilleur mais.... mais Tetsuya Tsutsui est ce qu'il est. Ce qui, forcément, n'arrange pas son cas. S'il y a une victime dans toute cette entreprise critique, c'est encore moi. Je sais que cela n'est pas probant alors que j'ai encore dans la main le stylo ensanglanté avec lequel j'ai dû me défendre... mais les apparences sont trompeuses.

D'emblée, ça devient politique. Avec Tsutsui, cela ne saurait en aller autrement. Je remarque que les grands ôôôteurs de sa trempé se sentent préoccupés par les limites de la liberté d'expression à compter de l'instant où ils y sont confrontés personnellement. Ça leur vient comme ça, sur le tard, quand ils sentent que le couperet leur gratte leur nuque. Quelque chose me dit que cette belle âme ne se serait pas sentie aussi investie dans le combat pour la liberté d'expression si, un jour, un mangaka professant des idéaux exactement opposés à ceux déballés dans Prophecy s'était retrouvé censuré. On s'en serait alors remis aux dérobades d'usage «On sait où ça a mené», «Cela pourrait heurter les sensibilités de telles personnes», «Ce n'est pas une opinion, c'est un délit», entre autres entourloupes.
Ça m'amuse. Ça m'amuse, et ça s'apprête à devenir très politique. Aussi, je dispenserai les lecteurs assez peu friands de ce genre de contenus derrière une pudique balise spoiler.

Ce qui me fait rire, c'est que je connais un homme qui a fui au Japon - pays de censeurs frénétiques d'après monsieur Tsutsui - pour échapper, non pas seulement à la censure, mais à la prison ferme en France pour délit de presse.
Un réfugié politique Nord-Coréen ? Pensez donc : un Breton. Son forfait ? Il s'est laissé aller au crime de crimes. Il a osé proclamer - le mécréant - qu'il «n'y a pas de celtes noirs».
«Bien fait» diront certaines belles âmes qui n'ont pourtant que les mots «liberté d'expression» à la gueule. Bah oui enfin. Le monsieur, il pensait pas comme il fallait, c'était donc mérité.

À ceux-là je poserai la question suivante : si une autorité décrétait souverainement qu'une de vos opinions relevait du délit, vous vous rangeriez poliment derrière cette décision en acquiesçant benoîtement ou vous trouveriez à redire ? La pire censure n'est pas celle qui s'impose à soi mais celle dont on croit en reconnaître le bienfondé ; l'auto-censure dont on se satisfait avec le sourire.
Alors quand on trouve moyen de s'émouvoir de la TRÈS RELATIVE censure dont aura été victime un auteur de fiction à l'autre bout du monde, quand les nôtres s'en mangent une qui les force à la taule ou bien à l'exil, je ris. Je me gausse d'un rire gras et amer de constater que la liberté d'expression est, pour certains, à indignation variable. «Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d'aimer ses voisins» écrivait Rousseau.
Nos Tartares, on va aujourd'hui les chercher jusque par-delà la Mer de Chine.

Alors comprenez que les complaintes du sieur Tsutsui, eut égard à la misérable ampleur de la censure dont il aura fait les frais - et à partir de laquelle il a en plus bâti sa réputation - en comparaison, m'apparaissent parfaitement impudiques et indignes.

Voilà pour la minute pamphlétaire colérique. Parfois, faut que ça sorte. Faut que ça gicle et désolé pour ceux que ça éclabousse.

Rien n'est fait pour se rendre sympathique. Tetsuya Tsutsui a renoncé à se présenter correctement tant il assume maintenant ce qu'il est. Quand on a une personnalité et des opinions qui ne font pas l'unanimité, on se cache au moins derrière les faux-semblants. J'en sais quelque chose. On présente bonne figure pour au moins dissimuler le fond recouvert par un sourire et des politesses de bon aloi.
Et des politesses ici, nous n'en sommes même pas dignes. Tetsuya Tsutsui, pourtant à même de nous offrir des dessins correctement travaillés, aura renoncé ici jusqu'à l'idée même de fournir un effort pour ce qui est de tenir le pinceau correctement. Les dessins, je le dis, y sont atroces et esquissés du bout des doigts à peine. Toute occasion étant alors bonne pour ne pas graphiter de décors. Non-content d'être déjà désagréable, il prend soin de saboter le peu d'éléments desquels ils pourrait retirer de l'estime pour décevoir jusque dans les plus larges latitudes.

Mais en toute honnêteté, je n'ai pas été déçu de ce que j'ai lu. Parce que Poison City, vraiment, il faut le voir pour le croire. Je gage qu'il s'en trouvera parmi vous pour douter de la véracité de ce que je m'apprête à rapporter pour ce qui est du fond de l'œuvre - la forme n'étant déjà pas bien fameuse.
Sans le désirer une seule seconde, je vais user de l'effet Streisand et donner de l'exposition à un massacre éditorial qui serait passé à côté du plus grand nombre si je n'en avais pas parlé. Car vous allez vouloir lire Poison City après cette critique. Ne serait-ce que pour constater si oui ou non j'ai forcé le trait.
Si je n'avais pas vu de mes yeux vu ce que je m'apprête à relater ici, moi-même, j'en aurais douté. De l'estime pour Tsutsui, je n'en ai pas à revendre ; pas même une once à faire valoir pour tout dire. Mais même de sa part, je ne m'étais pas attendu à un tel degré de forfaiture.

Caricaturer aussi grossièrement les censeurs sur le plan physique comme cela a été fait ici relève déjà de la puérilité la plus insane. C'est clairement présenté d'emblée comme le combat des justes et des injustes, du bien contre le mal, de la lumière pure (incarnée par une version fantasmée de Tsutsui) face aux ténèbres obscurs.
À tout prendre, je préférerais encore me risquer aux légions de Raoh que de me confronter au comité pour l'assainissement de Tokyo ainsi présenté sous la plume d'un auteur qu'on devine un poil partial dans le traitement de l'antagonisme.

L'exemple de la fontaine du chérubin en train pisser censuré pour nudité est une référence évidence à l'affaire de la réplique du Michelange auquel on a enfilé un slip. À une différence près toutefois, une différence que Tsutsui aura malencontreusement omise, distrait qu'il est : le Michelange a à nouveau été exposé nu suite à une décision de Justice. Comme quoi, la censure, au Japon c'est aussi une affaire de rapport de force entre pouvoir et contre-pouvoirs ; ça n'est pas simplement le lot des censeurs censurant sans entrave pour la finalité d'être méchants.
Je ne les défends pas. J'ai en horreur les ligues de vertus quelle que soit leur bannière. Mais ce n'est pas pour autant que j'estime que leur avis est moins valable que le mien à compter de l'instant où ils l'exposent avec des arguments fondés. Arguments que préfère taire l'auteur afin de mieux faire passer les censeurs pour plus cons et injustes qu'ils ne le sont en réalité. J'ai beau, d'un point de vue éthique, me ranger de son côté pour ce qui est du rapport à la censure, la malhonnêteté avec laquelle il défend sa thèse m'enjoint cependant à prendre le parti de ceux avec lesquels je ne suis pourtant pas d'accord. Une caricature mensongère, à certains égards, est peut-être pire qu'une censure actée par décision de justice.

Avec Poison City, le delirium est animé par un complexe de persécution. Tetsuya Tsutsui en était à envisager que, d'ici peu, il faudrait mettre une barre noire pour masquer les yeux des personnages morts dans un Seinen pour ne pas choquer. A-t-il jeté un œil à ce que le Seinen a produit ces dernières décennies ? J'ai pas eu le sentiment, en lisant Hideo Yamamoto ou Takayuki Yamaguchi, que la censure allait bon train dans le milieu. Pour avoir récemment lu un manga à succès où le héros, mineur, tranchait son bras pour nourrir des villageois, j'ai même l'impression qu'on est encore large niveau liberté d'expression au Japon. Et même un peu plus à chaque année qui passe.

Et puis, qu'on attribue à chacun la juste responsabilité qui lui revient dans l'entreprise de censure. Ce ne sont pas les ligues de censures qui, dans le cas de Poison City, infligent des interdictions souveraines. Ce genre de procédure répond aussi à des questions juridiques que n'abordera jamais l'auteur. Par pudeur, là encore.
Non. Dans ce cas précis, c'est la maison d'édition à laquelle appartient le personnage principal qui suggèrera sans cesse davantage d'auto-censure pour ne pas agiter l'opinion public simplement au prétexte qu'un ancien ministre aurait pleurniché. En dernière instance, ce n'est pas l'agressivité des censeurs qui est en cause, mais l'infinie pusillanimité des éditeurs incapables de porter leurs couilles. C'est la lâcheté des braves qui fait le triomphe des vils. La remise en question s'impose pour ce qui est du camp du bien™. Cela encore, l'auteur feint de ne pas y prêter attention. Pensez donc ma brave dame, ce sont les censeurs les responsables, les censeurs et personne d'autre. PER-SONNE.

C'est comme ça qu'est venu s'installer le cancer du politiquement correct. Un cancer qui, à terme, mourra de lui-même à force de trop susciter les défenses immunitaires naturelles d'une population poussée à bout. La censure crèvera de son propre poison ; son trépas adviendra plus prématurément encore si l'on se donne la peine de passer outre ses injonctions.

La malhonnêteté intellectuelle de Tsutsui - à laquelle je suis amplement habitué depuis ma lecture de Prophecy - me sera apparue plus patente encore à compter de cette réplique attribuée au chargé éditorial du personnage principal que je prends la peine de vous citer verbatim :

Sur internet, on nous reproche de prolonger inutilement les intrigues. Mais si on espère voir durer les mangas dont on a la charge ce n'est pas par appât du gain ! C'est juste ce à quoi aspirent les éditeurs.

L'argument est d'autant plus imparable qu'il est parfaitement absent de ce plan existentiel. Pourquoi à votre avis «c'est juste ce à quoi aspirent les éditeurs» ? À quoi aspirent-ils in fine en laissant prospérer une vache-à-lait plus longtemps qu'elle n'aurait dû vivre ? Au rayonnement culturel d'une œuvre en particulier... ou bien à l'oseille qu'elle leur permet d'engranger ?
Même Bakuman ne se sera pas permis de pousser la candeur jusqu'à des limites aussi obscènes. C'est à croire que l'auto-censure a parfois du bon quand elle vous prévient d'écrire des conneries. J'en viens, grâce à Tetsuya Tsutsui, à nettement relativiser le potentiel de nuisance des censeurs. Son œuvre est contre-productive à ce point.

Qu'on se le dise, ces «ordres de retrait» sont de purs fantasmes dystopiques envisagés par l'auteur. Gardez en tête que, Poison City, écrit en 2014, relate les événements se déroulant supposément durant l'année 2019. L'auteur se projette, il suppose, il envisage... bref. Il se plante sur toute la ligne. On est très loin de la censure institutionnalisée dénoncée ici. D'autant que le délire - car il n'y a pas d'autre mot - est poussé si loin qu'on en vient à présenter un auteur qui aura été soumis à des heures de vidéos pédopornographiques par le gouvernement afin de le dégoûter d'avoir dessiné un manga sur l'enfance maltraitée. Oui.... comme dans Orange Mécanique. C'est pour vous situer la déconnade.
Quand je vous disais qu'il fallait le voir pour le croire...

Le flou aura, volontairement j'en suis sûr, été maintenu quant à savoir ce qu'impliquait d'être frappé du sceau infamant «d'ouvrage nocif» dans Poison City. On découvre - bien tard - que cela suppose de devoir fournir une pièce d'identité pour l'achat dudit ouvrage..... ET C'EST CONTRE ÇA QU'IL MÈNE LA CROISADE ?! Cette menace qui plane... c'est celle d'un avertissement «déconseillé aux moins de 18 ans» pour des contenus sexuels ou gore... je ne vois aucun mal à ça. C'est même tout le contraire. Je ne serais pas étonné que la majorité des auteurs de contenus inadaptés à un jeune public y souscrivent d'eux-mêmes.
Rappelons que le personnage principal de Poison City - ou plutôt la projection fantasmagorique de son auteur - est un mangaka spécialisé dans les Seinens. Soit l'auteur d'œuvres qui, au regard des critères institutionnels y étant inhérents... s'adresse à des lecteurs de seize ans et plus.
Les mots me manquent à mesure que les maux m'accablent. À ce stade, je serais incapable de vous dire si Tetsuya Tsutsui est plus con qu'il est malhonnête ou plus fourbe qu'il est abruti.

Poison City n'est pas tant un plaidoyer pour la liberté d'expression qu'une hagiographie masturbatoire destinée à ce que Tetsuya Tsutsui puisse se présenter comme la victime expiatoire d'une censure fantasmée. De là, l'auteur devient le phare scintillant qui illumine le chemin de la liberté pour ses confrères en devenir... mais en rapportant tout à son cas personnel uniquement.
Oui, l'ouvrage ici est un monument branlant érigé à l'égocentrisme sans borne de son concepteur. J'en suis gêné rien que de l'avoir constaté à chaque page.

Car, à toutes fins utiles, il convient de rapporter aux lecteurs de cette critique - et de Poison City - à quelle censure a été exposé Tetsuya Tsutsui pour exorciser son traumatisme dans une œuvre.... non censurée. Je me permets donc de citer un verbatim de ma critique de Manhole - son œuvre «censurée» - où je rapportais les faits après m'être abondamment documenté à leur sujet.
Il est bon, je crois, de rappeler périodiquement à quoi Tetsuya Tsutsui doit sa réputation de Soljenitsyne wasabi :

Quelques ligues de censures - auxquelles personne n'avait accordé le moindre suffrage pour légitimer leur pouvoir de nuisance - partirent en chasse. L'envie leur prit alors de bannir la diffusion du manga Manhole dans les bibliothèques et librairies de la préfecture de Nagasaki au prétexte nébuleux et même vaporeux «d’incitation considérable à la violence et à la cruauté chez les jeunes ». La remarque, en l'état, vaudrait pour la moitié des Seinens qu'il m'aura été donné de critiquer à ce jour. Croyez-en mon expertise en la matière, Manhole est à mille lieues de ce qui se fait de plus radical dans ce registre.

De là, la réputation de Tetsuya Tsutsui était faite ; celle d'un auteur victime d'une forme de répression aussi inique que stupide. Une réputation qu'il n'avait en rien usurpée mais qu'il s'emploiera, quelques années plus tard, à dramatiser au point où cela en sera devenu proprement ridicule le temps de sa parution de l'indécent Poison City.
Plus que quiconque parmi le commun des mortels, j'abhorre, je conspue et je vomis les ligues de vertus promptes à décider souverainement du droit de s'exprimer de qui que ce soit au prétexte que cela heurte les sensibilités d'un ramassis de trous du cul qui ne représentent qu'eux-mêmes. C'est à dire bien peu de choses.
Le procédé est d'ailleurs aussi débile que stupide puisque le tapage qu'il engendre contribue fatalement à la promotion induite du contenu même qu'ils cherchent à censurer.

Pour autant, je n'auréolerai pas Tetsuya Tsutsui pour son œuvre au prétexte qu'il aurait été la cible - injuste - d'une troupe de mange-merde faisant profession d'emmerdeurs à plein temps. La censure au Japon, pour ce qui est du manga, est relative. TRÈS relative. Nous n'aborderons pas ce qui a trait au principe du lolicon pour ne pas nous égarer vers des horizons douteux ; mais une hirondelle ne fait pas le printemps et la censure d'un mangaka, pour des histoires de prétendue «incitation à la violence», n'est en aucun cas emblématique d'un traitement partagé par l'ensemble de la profession bénéficiant - j'ai pu le constater - de bien des largesses pour ce qui est de l'expression artistique.

L'histoire de Tetsuya Tsutsui ne relate pas en revanche ce qui est du contentieux juridique susceptible d'intervenir dans son parcours. Le Japon, comme tout État moderne, bénéficie d'une juridiction privée. J'ignore, au terme de mes courtes recherches, si l'auteur a au moins pris la peine d'engager une action en Justice afin d'obtenir satisfaction quant à la diffusion Manhole, mais cela se serait imposé à mon sens comme la solution de sagesse. Et s'il ne l'a pas fait, était-ce par dépit, par manque de moyens... ou pour maintenir en suspens cette notoriété d'auteur censuré qui, si la Justice était allée dans son sens, n'aurait alors plus eu aucune raison d'être ?
Le doute est permis quant à supputer des intentions d'un auteur qui, en publiant Prophecy, aura alors fait tout l'étalage de l'étendue de sa malhonnêteté intellectuelle. C'est un procès d'intention que je lui fais, mais qui repose sur des faisceaux d'indices suffisamment lourds pour mieux l'étayer.

[...]

Rappelons que notre Soljenitsyne insulaire n'aura été frappé d'interdiction que sur le territoire de la préfecture de Nagasaki, comptant un-million-trois-cents mille pelés dans un pays de cent-vingt-six millions d'habitants. Rappelons qu'il n'a - à ma connaissance - pas contesté cette interdiction devant les tribunaux. Rappelons, qu'à Nagasaki, la détention du manga Manhole en lui-même ne constitue pas une infraction pour ses possesseurs. Rappelons, qu'en plus de changer de préfecture pour en faire l'acquisition, il leur est possible de le commander sur internet. Rappelons, que la modeste censure dont aura été victime Tsutsui aura grandement contribué à lui forger un nom dans le milieu de l'édition, lui prodiguant ainsi une publicité inespérée alors qu'il était jusque là parfaitement inconnu. Enfin, rappelons que si la censure dont il avait été victime s'était acharnée sur lui, jamais il n'aurait pu se permettre d'en critiquer ne serait-ce que le principe en publiant Poison City quelques années plus tard.

Je me dégage de toute responsabilité si, à l'issue de ce récit poignant et dramatique, vous en développez des crampes aux joues.
Compte tenu du contenu (haha) de certaines œuvres manga infiniment plus choquantes que Manhole, on ne me fera pas croire que d'autres mangakas n'ont pas été eux aussi victimes de censure sans pour autant ruer dans les brancards et geindre comme des pleureuses italiennes à un enterrement.
Et puis, parfaitement entre nous... la censure d'un manga... à l'heure d'internet... J'épilogue ou vous situez les enjeux de ma remarque ?

Mon bon Tetsuya. Je vais me permettre d'être familier envers toi parce qu'après tout, nous sommes des ennemis mortels, ça créé des liens. Je tiens à ce que tu saches que nous mon gars, on a eu Ségolène je te ferais dire. Alors ce que t'appelles l'Enfer, chez nous, ça n'a que des allures de barbecue.

On descend un dessin au nom d'un dessein indécent, c'est le propre de la censure. Mais ça ne justifie en rien un auto-satisfecit plus onaniste qu'onirique qui s'exhibe comme la séance de masturbation d'un homme qui cherche à garder un air sérieux en se polissant le chinois devant nous. Et le tout, non sans finir par se lécher les doigts.

Après Orange Mécanique, on passe directement à la case Brasil où le héros termine dans un institut de rééducation psychiatrique, attaché à une chaise, sur le point de recevoir une injection dans un cadre de thérapie expérimentale.
Puis, abandonné comme un épitaphe tragique sur la dernière case, une message : «Je lègue cette œuvre à ceux qui la découvriront dans 70 ans». C'est pas possible de se fantasmer dissident à ce point. C'en est même malsain. Si l'orgueil était une substance toxique, Tsutsui serait mort sur le coup en osant commettre son forfait éditorial.
Le poison à Poison City n'était peut-être pas celui qu'il croyait.

La nature trouve toujours un moyen de s'exprimer. La prohibition aux États-Unis s'est terminée de la manière que l'on sait. C'est dans la censure même que l'on découvre les germes de sa perdition. La liberté d'expression, pure, parfaite et inaltérée, au regard de l'histoire des nations, n'a jamais existé. Ce n'est pas pour autant que des dérobades n'auront pas pu s'occasionner afin de contourner les censeurs de tous ordres. Il est des prétextes à l'indignation lorsque parfois, un contenu culturel - qui parfois n'a de culturel que le nom - vise non pas à produire une œuvre mais à choquer pour la finalité de créer de l'agitation. Quand des associations catholiques s'offusquaient de Piss Christ, ils n'invoquaient pas la sainte Inquisition dans leurs lamentations mais demandaient à ce qu'on ne pisse pas - littéralement et publiquement - sur ce qu'ils tiennent pour sacré.
Je ne m'essaierai pas à un truisme droit-de-l'hommiste en soutenant que la liberté des uns commence là où celle des autres se termine, d'autant que cela n'est pas ma conviction, mais il va falloir considérer que le phénomène de censure est un mouvement de bascule qui varie au gré des rapports de force politique en présence. On les connait ces libertaires qui, il y a quelques décennies à peine, scandaient qu'il était «Interdit d'interdire» pour que les même viennent ensuite joyeusement nous sommer de bien vouloir fermer nos gueules aujourd'hui dès lors où l'on ébranlerait leurs vaches sacrées. En occasionnant une révolution culturelle de faible magnitude, il serait possible de discuter de certains sujets plus librement mais, ce faisant, de nouveaux tabous émergeraient fatalement en contrepoids.
La liberté d'expression, ce n'est pas un acquis inaliénable, c'est une bataille rangée de tous les instants dont la ligne de front évolue dans un sens ou bien dans un autre selon qui domine le terrain. S'il y avait une morale à inculquer à la jeunesse qui s'émeut de la restriction de la liberté d'expression quant à certains sujets leur étant cher, ce serait de les encourager à occuper le terrain plutôt que de chouiner face à l'adversaire comme l'a fait el grandissimo dissidente de mi culo ; j'ai nommé, Tetsuya Tsutsui.

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