- Ha ! Ha ! Quel crétin tu fais Béna ! Tu ne reconnais pas l’ami Bébel ?
- Be… Belmondot ?... Mais ?...
- Ta maman ne t’a jamais mené au musée Grévin ?... Ce sont des figures de cire !
- C’est malin ! C’est très malin ! Tu aurais pu prévenir, non ?!...
- Salle des colonnes !...
- Attention ! Un… Un flic !!!
- Mais non, Béna ! C’est un faux !
- Oh… chouette ! C’est c… comme ça que… que je les aime !...
- Et voilà Brigitte. Là… ’’Au studio’’ !... Près de Janice Joel…


Requiem pour Brigitte Bardot


Avec Ric Hochet, tome 16, Requiem pour une idole, publié en 1973 aux éditions Le Lombard, André-Paul Duchâteau revient à une intrigue policière de facture plus conventionnelle. Il entraîne cette fois son journaliste fétiche au cœur du show-business, un milieu clinquant peuplé de stars, de caprices et d’excentricités, où l’éclat doré des projecteurs contraste, en coulisses, une réalité bien moins reluisante. Ce tome se révèle, par la subtilité de son propos et la richesse de son inspiration de fond, tout simplement remarquable, en ancrant une part de son intrigue dans le célèbre cabinet de curiosités et de figures de cire des Grands Boulevards parisiens, inauguré en 1882, c’est-à-dire, le Musée Grévin, fondé par le journaliste Arthur Meyer, alors directeur du Gaulois. À travers celui-ci, Duchâteau dévoile les faux-semblants du star-system. Une thématique déjà abordée dans le tome 7 de Ric Hochet : « Suspense à la télévision », qui mettait en lumière les jalousies, les rivalités et les manœuvres mesquines alimentant la vie prétendument glamour des vedettes de la chanson et du petit écran. Avec ce seizième album, le récit frappe plus juste encore en s’attaquant au cœur du dispositif à travers la question de l’image, de son exploitation industrielle et des illusions qu’elle engendre. En faisant cheminer ses personnages dans les galeries du Musée Grévin de l’époque, Duchâteau transforme le décor en un véritable dispositif narratif. Il y déploie une réflexion intéressante sur la frontière instable entre le vrai et le faux, à travers l’image et sa duplicité, jusqu’à réduire l’individu à une icône figée, façonnée par le travestissement. La statue de cire devient alors une métaphore puissante, celle d’une identité fabriquée, qui renvoie de manière allégorique à l’envers du décor dissimulé derrière la façade éclatante des stars.


De manière plus concrète, l’album se révèle particulièrement réjouissant par la richesse de ses références. On prend plaisir à croiser la statue de cire de Jean-Paul Belmondo, ou encore à traverser une reconstitution de la célèbre rencontre diplomatique du Camp du Drap d’Or entre François Ier et Henri VIII d’Angleterre, en 1520. Mais c’est surtout à travers un hommage appuyé à Brigitte Bardot, icône absolue des années 60, que l’album affirme sa dimension réflexive. En effet, sa statue de cire devient l’objet de la toute première opération menée par les malfaiteurs lors du pillage du Musée Grévin, geste hautement symbolique tant Bardot incarne alors la quintessence de l’image fabriquée et idolâtrée. Cet hommage se prolonge avec intelligence dans la construction même du récit de l’album, puisque étant découpé en six chapitres. Une nouveauté notable dans la saga Ric Hochet, car jusqu’alors jamais segmentée en chapitres. Chacun de ces chapitres emprunte son titre à un film emblématique de la filmographie de Brigitte Bardot, chapitre 1 : « La Vérité » d’Henri-Georges Clouzot, chapitre 2 : « L’Ours et la Poupée » de Michel Deville, chapitre 3 : « Une ravissante idiote » d’Édouard Molinaro, chapitre 4 : « La Femme et le Pantin » de Julien Duvivier, chapitre 5 : « En cas de malheur » de Claude Autant-Lara, et chapitre 6 : « Les Novices » de Guy Casaril. Un hommage d’autant plus émouvant que Brigitte Bardot s’est éteinte il y a moins d’un mois, au moment même où j’écris cette critique, conférant à cet album une portée supplémentaire. Pour prolonger leur réflexion sur l’illusion et la fabrication des vedettes, Tibet et Duchâteau donnent naissance à Janice Joel, une starlette pensée comme une héritière fictionnelle de Brigitte Bardot, destinée à concentrer sur elle les regards et les fantasmes d’un public international. C’est autour d'elle que s’organise l’ensemble de l’intrigue menée par Ric Hochet. Le récit s’enrichit également de la figure baroque, grotesque et fantasque du collectionneur Romain Molitor, personnage excessif auquel le duo prête volontiers les traits de Salvador Dalí, peintre, sculpteur, graveur, scénariste et écrivain espagnol, figure majeure du surréalisme et icône médiatique de son époque. Par ce biais, l’album prolonge et élargit sa réflexion sur la célébrité, l’ego, la mise en scène de soi et la confusion permanente entre l’artiste, l’œuvre et l’image publique.


D’autres clins d’œil viennent encore enrichir l’album, à commencer par le trio de malfaiteurs dissimulés derrière les masques du capitaine Haddock et des célèbres Dupont et Dupond. Tibet s’y fait manifestement plaisir, puisque sous ces déguisements se révèlent Schwartz, dont les traits évoquent ceux de l’acteur Michel Constantin, et Bénatar, représenté sous les traits du comédien Rufus, de son vrai nom Jacques Narcy. Le troisième masque dissimule quant à lui Richard, le père de Ric Hochet, qui fait ici son grand retour pour la première fois depuis sa précédente apparition dans le tome 9 : « Alias Ric Hochet ». Le récit précise d’ailleurs que quatre années se sont écoulées depuis cet épisode, un détail qui ne peut que me réjouir tant il témoigne du soin apporté à la continuité temporelle de la série. Cette progression dans le temps se ressent également dans le dessin et le traitement des personnages avec les traits de Ric qui s’affirment, soulignant son mûrissement au fil des années, ainsi que Nadine, autrefois simple adolescente, qui apparaît désormais comme une jeune femme entrée dans la vingtaine. Une attention rare à l’évolution des personnages qui renforce la cohérence et la crédibilité de l’univers de Ric Hochet. Enfin, quelques cases offrent même le plaisir d’apercevoir Jean-Michel Charlier en pleine discussion avec Raymond Leblanc, patron des éditions Le Lombard, ainsi qu’avec Michel Regnier, dit Greg, Daniel Henrotin, alias Dany, Jean Graton, Jo-El Azara ou encore René Goscinny, déjà croisé aux côtés de Charlier dans le tome 3 : « Défi à Ric Hochet ». À l’évidence, Duchâteau et Tibet se sont ici accordé une réjouissante liberté, multipliant les clins d’œil et les hommages dans un esprit de pur plaisir créatif. En ce qui concerne l’intrigue en elle-même, on se laisse facilement porter par cette nouvelle enquête, qui réserve quelques surprises grâce à des retournements de situation bien construits et des moments parfois amusants, d’autres bien plus tendus. On suit avec plaisir l’inspecteur Bourdon et le professeur Hermelin auquel on remet à son grand mécontentement le prix « Citron », qui dans le monde du spectacle est un prix décerné pour mauvais caractère, ce qui cadre bien avec le professeur, tandis que Ric Hochet, une fois encore, fait preuve de sa logique implacable pour découvrir qui se cache derrière le crime. Un crime qui nous offre un bon twist final auprès d’un personnage.



CONCLUSION :

Requiem pour une idole allie habilement intrigue policière classique et réflexion sur le star-system, tout en rendant un bel hommage à Brigitte Bardot, auquel je m'associe. Duchâteau et Tibet offrent un récit divertissant et riche en clins d’œil, avec un hommage aux icônes des années 60, et le tout en assumant la continuité de la saga avec une maîtrise qui rend cet album à la fois divertissant et richement construit.


Une belle surprise.


- Et moi, par votre faute, je risque encore d'être inculpé pour coups et blessures !
- Coups et blessures ?
- Oui, petite fille… Pour la gigantesque fessée que je vais vous administrer publiquement !

B_Jérémy
8
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le 23 janv. 2026

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Critique de Requiem pour une idole - Ric Hochet, tome 16 par AMCHI

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