Droit dans les sept murs

Avis sur The Promised Neverland

Avatar Josselin Bigaut
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Est-ce que quelqu'un a dit «tactique» ? S'il y a bien un fumet dans le milieu du manga qui soit susceptible d'attiser mon appétit, c'est encore celui de la réflexion poussive astucieuse. Shônens et Seinens confondus.

Qu'ici, The Promised Neverland s'engage à faire de la stratégie psychologique le cœur nucléaire de son propos nous intime à l'attention la plus particulière. Les OVNIS du genre sont bien rares dans le milieu du Shônen depuis Death Note. Les promesses d'un pareil festin ont de quoi vous redonner foi en l'humanité. À lire et relire les mêmes Shônens modelés selon le même schéma scénaristique (et c'est leur faire honneur que de prétendre qu'ils ont des aspirations narratives), la nouveauté - même mauvaise - fait office de réconfort.

Le postulat de départ est rutilant. C'est simple, prenant, efficace et laisse suffisamment de portes entrouvertes pour nous donner envie de nous y engouffrer. À bien y réfléchir, plus encore que le contenu de The Promised Neverland, c'est l'œuvre en elle-même qui relève de la tactique réfléchie ; une souricière dans laquelle un lecteur est prêt à s'y risquer le regard tant l'appât des premiers chapitres a le don de l'intriguer. On s'y laisse prendre si facilement que le piège revêt un caractère machiavélique.
Posuka Demizu et Kaiu Shirai nous capturent à la lecture et doivent leur prise à leur ingéniosité donc, à leur mérite.

Et enfin, le premier chapitre défloré, il fera bon s'immerger dans le bain stratégique préparé pour notre plus grand plaisir. C'était si attrayant que j'y ai plongé la tête la première.
Lorsque l'objectif est très tôt défini par les protagonistes, tout est minutieusement et scrupuleusement analysé et détaillé afin d'y parvenir. On étudie le terrain, on prend la mesure des armes dont dispose l'adversaire pour le contrecarrer efficacement (puçage), on se renseigne sur son modus operandi, on cherche à glaner les informations relatives à ce qu'il sait afin de tirer au mieux profit de ce qu'il ignore, on résiste aux manœuvres de déstabilisation psychologique, on gère les renforts ennemis pour ensuite tirer avantage des dissensions éventuelles entre les antagonistes, on identifie les traîtres pour s'en servir, la rétention d'information, les alliances à double-tranchant ; tout cela est plus encore.
C'est une guerre ouverte de basse intensité transposée hors d'un champ de bataille conventionnel pour mieux se déporter vers un environnement serein hérissé de sourires faussement innocents. De la guerre psychologique dans un Shônen, où les défaites et les revers sont particulièrement cinglants, qui a tenté l'expérience depuis Tsugumi Ohba ? Une expérience qui s'était alors montrée pour le moins fructueuse. C'est à se demander pourquoi un exemple de la trempe d'un Death Note avec à la clé le succès que l'on sait n'a jamais été renouvelé depuis si longtemps. Sans doute que cela rompait trop violemment avec la facilité dans laquelle s'embourbent trop d'auteurs de Shônen et qui récoltent, sans gloire, le tribut indu de leur succès.

En dépit de la difficulté que constitue la rédaction d'un cadre stratégique global, le petit échiquier sur lequel les auteurs feront se mouvoir chaque pièce ne présentera que peu de défauts. On constate une excellente maîtrise de leur champ de bataille ce qui, il faut bien l'avouer, n'est pas le pari le plus évident à respecter lorsque l'on s'engage dans ce genre d'histoire.
La comparaison à Death Note est sans doute poussive. Les deux sont des Shônens (publiés par le même éditeur), la réflexion est au cœur de chaque œuvre, toutefois, il faut savoir raison garder. Death Note surpasse et surclasse The Promised Neverland dans tous les thèmes abordés autant sur le plan stratégique que narratif. Les deux n'ont en commun que d'appartenir au registre très congru des productions Shônen-tactique.

Chaque tactique y sera décortiquée et dépiautée jusqu'à son plus insignifiant rouage afin de mieux révéler le génie dans la simplicité la plus élémentaire. Certains pourraient trouver le procédé ronflant mais pour qui sait apprécier les bonnes choses, il n'y a rien de tel pour satisfaire un lecteur avide de mangas stratégiques.
La guerre et totale mais ne profite pas qu'aux protagonistes. Pour chaque pas en avant marqué, l'ennemi emploie les mesures pour l'en faire reculer de deux. Puisque l'on ne lutte bien que face à forte tête, les antagonistes ont bien du répondant à offrir sur le plan tactique afin que le lecteur ne se délecte que d'autant mieux des déconvenues que des victoires.

Pourvu du défaut de ses qualités, The Promised Neverland est touché du même mal qui accable habituellement les œuvres de la même tonalité. Semblable à un Kaiji ou un Liar Game dans son propos le plus fondamental (toute proportion gardée), les personnages ne débordent pas de charisme.
Et c'est faire preuve du plus infini sens de l'euphémisme que d'écrire cela. Tellement plats qu'on pourrait glisser dessus, aucun personnage ne trouve le moyen d'être révélé par son caractère ou le plus insigne développement. Ça reste du Shônen. Du Shônen contemporain j'entends, celui qui ne produit pas la moindre forme d'effort afin de soigner sa narration ou le moindre élément incombant à cette dernière.
Pour autant, je n'en tiens pas rigueur aux auteurs. Si Death Note avait su créer des personnages délectables pour mieux agrémenter son ouvrage, je n'en attends certainement pas autant de The Promised Neverland. Au fond - stratégie oblige - je n'attends pas des pièces d'un échiquier qu'elles me soient sympathiques ; de ces dernières, je n'espère que de les voir manœuvrer de sorte à m'offrir le meilleur rendu tactique envisageable. Un manga reposant sur la fibre stratégique - à fortiori un Shônen - étant suffisamment rare par les temps qui courent, je ne vais certainement pas bouder mon plaisir au prétexte que la garniture n'est pas assaisonnée comme il se doit.

Avec un léger soupir d'aise, je me disais à ses débuts que The Promised Neverland était finalement ce qui se faisait de meilleur dans le Shônen d'aujourd'hui. La barre n'est certes pas levée bien haute, mais mon jugement était fait après deux tomes à peine. Des auteurs prenaient enfin le risque de s'extraire de carcans étriqués et rances pour le plus grand plaisir d'un lectorat qui, si dans l'ensemble, se contente de bouffer de la merde, reste cependant demandeur de qualité, fut-elle modeste. Après une longue traversée du désert à arpenter, goûter puis régurgiter ce qui se faisait dans le milieu, l'espoir renaissait.

Si The Promised Neverland finit par se viander ? En beauté !

Et très tôt qui plus est.
Succédant à l'échec de la première tentative d'évasion, le verni pâteux et même poisseux du Shônen lambda s'en vient recouvrir le manga sans crier gare. Le bonheur, ça n'aura été au final que l'affaire de trois volumes reliés. Passés ces derniers, le clapet de la souricière se referme derrière-nous ; l'appât du volet stratégique se sera avéré attrayant mais certainement pas nourrissant au point de justifier qu'on se laisse piéger aussi stupidement. Mais quand le vin est tiré, il faut le boire ; fut-t-il une piquette. La suite de The Promised Neverland n'est que la promesse - cette fois certaine - d'une gueule de bois d'un lendemain de beuverie qu'on a vite-fait de regretter au réveil.

Toute forme de réflexion qui avait pourtant fait le sel du manga se volatilise sous le souffle nouveau impulsé à l'œuvre. De la tactique faisons le deuil et abandonnons-nous à l'aventure. C'était en tout cas le projet. Les premières promesses du manga trahies, je n'ai daigné suivre qu'en traînant des pieds.
La stratégie perd subitement son emprise sur l'œuvre afin de finalement abandonner le volant aux mains sales et griffues de l'aventure au sens Shônen du terme. Autant dire que je n'ai été séduit ni par le voyage et encore moins que le point de chute. «Chute», c'est le mot. On tombe de haut.

De l'aspect stratégique qui a fait initialement le renom de ce Shônen prometteur, il n'en reste finalement rien. Pas même quelques os à ronger. La promesse des premiers instants n'a pas été tenue jusqu'au bout. Puisqu'à compter de l'évasion des protagonistes on se rend compte qu'il y a maldonne sur celle qui nous a séduite, le charme est rompu.

Habituellement peu en clin à hurler avec les loups, je dois dire que The Promised Neverland a tout d'un nouvel avatar de Shingeki No Kyojin à compter de cet instant. La déception ne se situera au tournant qu'à condition d'en attendre encore quelque chose. Grand désabusé devant l'éternel, j'ai eu tôt fait de savoir à quoi m'en tenir quand à ce qui allait m'être servi par la suite.

Un jeu de piste soporifique et convenu en guise de lanterne pour éclairer une intrigue titubant au gré des vents. Enfin nous retrouvons tout ce qui faisait de The Promised Neverland un Shônen au sens le plus répulsif que recouvre aujourd'hui le terme. Lui aussi marche maintenant au pas et suit avec ferveur la cadence entonnée par les canons de la médiocrité actuels.
Ce délice des premiers instants avait le goût du sucre. Une fois la crème chantilly âprement consommée, se révèle en dessous un étron fumant qu'il nous faudra dévorer jusqu'à la dernière cuillerée.

Lorsque qu'entre deux «pan-pan» et autres «boum-boum» on prend conscience qu'il est loin le temps des stratégies tortueuses, la nostalgie nous gagne presque. Paraît-il qu'il faut vivre avec son temps. À ce titre, nous devons donc supposément nous satisfaire de cette ère nouvelle rythmée au son des fusils d'assaut qui battent à présent la mesure. Nous sommes alors en pleine frénésie de turbo-shonenification de The Promised Neverland.
Ô surprise, le rendu n'est pas convainquant pour un sou. À croire que trahir les promesses faites à son lectorat n'est pas payant. Pas en terme de qualité toutefois car il se trouve encore pléiade de masochistes pour s'auto-persuader que la qualité est demeurée invariable depuis la fin du premier arc narratif.
Ne pas se rendre à l'évidence quant à la périclitation d'une œuvre qu'on a aimé jadis pour de bonnes raisons ; c'est le syndrome One Piece qui recommence. Le propre de tous les Shônens à succès n'ayant duré que de trop longtemps.

Le sempiternel passage sur les expériences menées en secret. J'ai l'impression de n'avoir lu que ça dans ma Croisade contre le mauvais goût dans les mangas. Le tout, garni bien entendu de machinations aux ramifications internationales au milieu desquelles les protagonistes s'immisceront pour que tout cela finisse en guerre totale. Une guerre se révélant cette fois sans même une once de stratégie à son répertoire. Tous les défauts propres au manga que j'avais pu mettre sous le boisseau aux débuts de l'œuvre resurgissent alors dans un brasier incandescent irradiant mes pauvres rétines de lecteur innocent. Les personnages sont plus lisses que jamais et ont en plus le défaut de se multiplier de tomes en tomes. Aucune mort émouvante à son actif ; Yuugo et Lucas m'en auront remué une sans faire bouger l'autre en expirant. Il n'y a plus rien à sauver, en ce sens, The Promised Neverland épouse à merveille son nouveau statut de Shônen bas-de-gamme sans aucune imagination.

Au menu, résistance contre les vilains, «libérons les opprimés», «au fond, nous ne sommes pas si différents des démons», «No Pasaran», «Touche pas à mon pote», j'en passe et des meilleures. Pour peu que vous ayez lu un Shônen ou même certains Seinens répugnants parus cette dernière décennie, vous pouvez-vous même écrire la suite de l'histoire.
Poncifs oblige, le pouvoir de l'amour sera au rendez-vous, plus mièvre et gerbant que jamais. Norman en était à parler d'éradication raciale pure et simple avec un sourire inquiétant (important le sourire inquiétant) mais il aura suffi de deux mots de la part d'Emma et Ray pour qu'il leur tombe dans les bras les larmes aux yeux en s'excusant. Les Cambodgiens auraient-ils eu vent de la méthode il y a une cinquantaine d'année de ça qu'ils auraient sans doute pu faire l'économie de quelques millions de morts.
Comme quoi, quelques banalités bien senties, ça sauve plus de vies qu'on ne le croit. Dans les Shônens en tout cas. Les mauvais Shônens.

Ratri incarne la figure du grand méchant derrière tous les complots. Des complots pour dominer le monde, cela va sans dire. On ne va pas non plus s'embarrasser à préciser de quels miasmes est parsemée la chiasse que les auteurs nous déversent en plein visage.
Aux femmes qui donnaient des enfants en pâture aux démons, il ne leur manquait à elles aussi que le pouvoir de l'amour et de l'amitié ™. C'est à croire que les auteurs font absolument tout ce qui est en leur pouvoir pour humilier ce qui avait fait jadis leur prestige. Et ils y parviennent d'ailleurs, avec brio qui plus est.

La plupart des Shônens contemporains ne tombent jamais de très haut et s'écrasent presque tous après avoir volé en rase-motte. The Promised Neverland a néanmoins le défaut supplémentaire de s'être juché sur un piédestal pour effectuer une chute en piquet. Ce manga a décidément le déclin violent ; c'en est à la fois gênant et rageant à constater.

Devinez quoi. Les démons ne mangeront plus de viande humaine (Oh ! Comme dans Tokyo Ghoul: Re). Il suffisait simplement de changer les habitudes alimentaires d'une espèce entière pour garantir la paix. Enfantin.
The Promised Neverland a le culot d'essayer de vous faire croire qu'avec un peu de bonne volonté et une avalanche de bons sentiments, il serait possible de faire cohabiter pacifiquement les lions avec les gazelles afin qu'ils broutent de l'herbe ensemble. Quitte à ce qu'on me prenne pour un con, j'aime encore qu'on le fasse sans réserve d'aucune sorte. Posuka Demizu et Kaiu Shirai ont au moins ce mérite. Le seul à leur passif.

D'ici quelques semaines après la parution de cette critique, le manga se sera achevé. Je ne reviendrai pas dessus, la fin étant pareille à toute autre dans le domaine, cela ne fait pas un pli.
Ou si. J'y reviendrai à mon corps défendant puisque tous les Shônens sont aujourd'hui calqués les uns sur les autres. Me voilà perdu dans une boucle dont on ne peut s'extirper, celle du grand chelem des mangas de merde.

Afin de gratifier la supercherie de la décennie des gracieusetés qui lui incombent, ma note sera de deux au lieu de trois.
Les faux-espoirs font plus mal au cul encore que les plus infinies médiocrité du genre. The Promised Neverland ayant eu l'audace de cumuler les deux, mon amertume s'est peu à peu convertie en courroux vengeur au gré de ma lecture. On peut se laisser séduire lorsque la belle est séduisante, mais on n'a plus aucune excuse à être sous son charme lorsque cette dernière a révélé sa laideur. La souricière m'a peut-être piégé, ce n'est pas pour autant que je n'ai pas pu m'en extirper. Malheur à ceux qui en sont restés captifs.

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