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Avis sur Video Girl Aï

Avatar Josselin Bigaut
Critique publiée par le

Chanceux que je suis, je n'ai pas eu à grandir durant la fin de la première moitié du vingtième siècle. Quand on a connu la seconde guerre mondiale, généralement, on se dit que ça s'arrête là, que ça ne peut pas être pire.... et puis on rempile pour l'Indochine. Là, encore, il se passe des choses, pas des bonnes. On revient, hagard, on souffle, on lève le nez et sur le journal... on vous parle de la conscription pour la guerre d'Algérie. Et c'est reparti pour un tour ! Trois guerres dans la même foulée, elle est pas belle la vie ? Eh bien non, pas tellement quand on en vient à critiquer des Shônens romantiques qui nous sont si plaisants à la lecture qu'on en vient à les comparer à des épisodes de la guerre moderne. Je pensais en avoir fini, en avoir soupé jusqu'au dégueulis, mais on m'en ressert une louche alors que je m'emploie à critiquer le top 100 Shônen. Dante aurait eu un Shojô entre les mains qu'il aurait approfondi son enfer de quelques cercles au moins.

Ça nous vient quand même des années 1990. Du tout début de la décennie même. C'est un bon cru. Ne serait-ce qu'au niveau du dessin. Les visages me laissent de marbre - quoi que, les nuances de ton ne sont pas pour me déplaire - mais le reste est admirablement détaillé et les plans impeccablement pensés. C'est un savoir-faire qui s'est perdu et il suffit d'éplucher les premières pages pour en prendre la mesure effective. C'est simplement criant. Bon sang que les dessins des Shônens actuels se sont aseptisés à outrance en comparaison. Saisissez-vous d'un My Hero Academia après une lecture de Vidéo Girl Aï, je vous mets alors au défi de ne pas avoir une sensation de vertige après être tombé d'aussi haut.
La décennie quatre-vingt-dix, je le décrète présentement, fut à mon sens la meilleure période Shônen en terme de dessin. Un pic a été atteint en ce temps là et, parce que tout ce qui monte doit un jour redescendre, nous voilà à devoir nous contenter de ce qu'on nous sert aujourd'hui et dont la forme est - j'en ai bien peur - est aussi indigeste que le fond. C'est dire. Ce sera en tout cas un procès que je n'oserai présentement intenter à Masakazu Katsura (et non «Zura»).

J'éprouve quand même un malaise à me dire que des dessins de lycéennes (Comment ? Collégiennes ?!) en maillot de bain auront été spontanément dessinés par un homme adulte en la personne de monsieur Katsura. Non pas que je vois le mal partout, mais réfléchir à ce sujet rend facilement la chose malsaine.

Puisqu'il est question de jeunes filles en maillot de bain, l'aboutissement logique qui en découle s'avère aussi prévisible que décevant. C'est évidemment très cucul et ça pleure souvent. MAIS ! Il y a une certaine pureté non-feinte - qui contribue pour beaucoup - dans le traitement de cette thématique pourtant bien éculée qu'on se plait ici à lire passivement. De l'ecchi, il y en a, mais, sans ce sens de l'outrance graveleuse et excessif que l'on retrouve partout ailleurs. Moi qui abhorre habituellement le procédé jusqu'à en avoir la salive qui écume, je ne m'en serais pas offusqué cette fois-ci.

Quant à la nudité chez les mineures... on aura beau m'objecter qu'il y a le contexte artistique... je persiste à penser que ça aurait pu être largement évité. Très largement. C'est certes occasionnel, mais l'occasion est déjà de trop.

D'autant qu'il n'y aura rien de licencieux à attendre de cette romance. Tout n'est que successions ininterrompues de quiproquos ridicules et ampoulés entre autres rivalités amoureuses indues. Qui plus est... la sauce guimauve qui émane des tomes embaume et empeste le lecteur à l'usure. Ajoutons à cela le tourbillon infernal de la friend zone engloutissant Yota qui, à force de s'y démener, paraît finalement s'y complaire.

Sans honte - un petit peu quand même - j'admettrai que tout n'est pas à jeter dans cette histoire de romance. C'est joliment présenté, mais cucul à souhait. On pourrait dire de l'œuvre qu'elle est le pendant romantique d'un Racaille Blues. La forme sauve le fond. Modestement.
Étonnamment, il y aura même un peu d'action. Un peu seulement, et rien de bien spectaculaire. Après tout, le manga paraissait dans un magazine Shônen, l'auteur ne pouvait pas y couper. Katsura poussera tout de même même le vice jusqu'à laisser Moemi se faire violer le plus gratuitement du monde pour la seule finalité de créer un soupçon de drame. Faire virer des pucelages de force pour gonfler ses ventes, jamais la course désespérée vers le succès éditorial n'aura été si brillamment illustrée depuis.

Video Girl Ai, c'est autant un feuilleton d'amour qui n'aboutit jamais à rien qu'une course à pied passée à courir après Ai, en proie à moult turpitudes dues à sa condition. Ai, une sorte de boomerang qui s'en va pour mieux revenir encore et encore. Un peu comme Shinji passant son temps à vouloir et ne plus vouloir monter dans le robot. Des contretemps stériles pour étaler une intrigue qui, en définitive, n'est constituée que desdits contretemps. Et du statut de contretemps à celui de perte de temps, la nuance m'échappe. L'intérêt de ma lecture tout autant.

Je craignais que l'auteur ne cède à la facilité de faire revenir Ai en toute fin alors que rien ne justifiait qu'elle puisse être de retour. Et j'avais raison de le craindre, puisqu'il s'agit précisément de ce qu'il aura fait, sans honte ni vergogne. L'histoire aura manqué de peu d'être un tantinet poignante pour échouer lamentablement à produire cet effet, la faute à un formatage étriqué des narrations admises.

À moins que ces messieurs n'aient une part de féminité légèrement exacerbée (remarquez que je n'ai pas écrit «pédé»), ces derniers ne tireront que bien peu de satisfaction à avoir lu Video Girl Ai en dehors de son dessin. Ils n'en retireront cependant aucune honte non plus.
Échaudé aux romances dans les mangas que je suis, j'observe alors que ce manga supplante toutes mes autres lectures ayant trait à ce registre. Peut-être est-ce à conseiller à un public féminin recherchant un supplément d'âme et de talent qui font si cruellement défaut aux Shôjos.
L'œuvre a une raison d'être en dépit de sa thématique ; venant de moi, ce commentaire vaut toutes les acclamations du monde. Video Girl Ai est taillé sur mesure pour un public-cible très délimité auquel je n'appartenais pas. Peut-être en faites-vous partie.

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