Que retiendrons-nous de notre vie quand notre temps sera venu ? Je ne parle pas de ce que nous laisserons mais bien de ce que nous emporterons lorsque nous irons retrouver Yjad. Se connaître peut demander toute une vie ainsi que bien des souffrances et des renoncements... Mais il n'y a pas d'autre voie...
Les limites d’un format face à l’ambition
Avec Nains, tome 10 : Abokar du Bouclier, des éditions Soleil, le scénariste Nicolas Jarry, à travers les dessins de Nicolas Demare, perpétue le gigantesque univers d’Aquilon via les Terres d’Arran, dans lequel se jouent plusieurs séries comme « Elfes », « Orcs et Gobelins », « Mages » et, bien entendu, « Nains », auxquelles se greffent d’autres continents à travers les Terres d’Ogon ou encore les Terres d’Ynuma. Abokar du Bouclier se présente comme une grande fresque épique dont la qualité principale, à savoir son ambition et sa grandeur, est en même temps son plus grand défaut. En effet, la problématique tient au traitement de son récit gigantesque, qui se retrouve malheureusement entièrement condensé dans le seul but de ne figurer que dans un unique tome, comme le veut la coutume des albums de la franchise, où un tome équivaut à une histoire complète. Et bien que j’apprécie ce principe, il faut bien reconnaître que, par moments, cela peut s’avérer être un véritable fardeau, surtout lorsque le récit proposé est tellement vaste qu’on en vient à le précipiter sur certains points afin de tout faire tenir. À un moment donné, faire une exception de temps en temps lorsque l’histoire présentée est à ce point vaste, je ne vois pas où est le problème ; mieux, en acceptant parfois d’outrepasser ce principe, on démontre que l’on respecte avant tout le récit plutôt que la formule. C’est clairement ce qu’aurait mérité Abokar du Bouclier, qui, tel que présenté dans cet album, aurait dû compter non pas deux, mais trois tomes à part entière pour traiter efficacement l’ensemble de son histoire.
Le premier tome aurait pu conserver son titre initial, et se concentrer seulement sur la première partie, celle où on découvre le grand guerrier Abokar, général des rois d’Arkar’Um. Un monstre de guerre, une légende vieille de deux siècles, désormais acculée par un ennemi qu’il ne peut ni combattre, ni fuir, à savoir, une maladie incurable. Une saleté encore plus rude que la maladie d’Alzheimer, qu’il baptise lui-même : « vieille gobe-foutre de tremble-pierre ». Une sacrée couillerie, qui à la longue va, comme pour son grand-père, emporter de lui tout ce qui reste de dignité et de vigueur pour ne laisser qu’une coquille vide et glacée, pantelante et exsangue, qui l’empêcherais à sa mort de terminer au royaume du Dieu Yjdad, à festoyer à ses côtés, là où tout guerrier nain mort au combat se voit ouvert les portes du grand buffet, comme le veut sa religion. Seulement, une mort indigne l’attend. C’est pourquoi il doit rapidement couper l’herbe sous les arpions de cette maladie avant qu’elle ne le suce jusqu’à la moelle, et fasse de lui un dément souillant sa couche comme un pisse-lait. Une indignation totale à laquelle il ne peut mettre un terme qu’en s’offrant à la mort, mais pas de n’importe quelle manière, sur un champ de bataille contre des culs-verts gobelins menés par Grug le vieux, une légende que même les chefs orcs préfèrent esquiver. Une confrontation parfaite pour lui offrir la mort honorable et grandiose qu’il mérite, et tout cela sans que le moindre de ses congénères ne soient au courant. Juste la guerre et la délivrance.
Il y a un dicton nain qui dit qu'il faut savoir reconnaître sa défaite... mais pas avant que la cervelle te sorte de la caboche.
Le tome suivant se serait appelé Dohan du Bouclier, puisque Abokar disparaît totalement de l’intrigue pendant un long moment pour ne se concentrer que sur Dohan, qui n’est autre que le frère de Tiss du Bouclier, le personnage central du tome 5 de Nains. On suit son périple après la désertion d’Abokar, lorsqu’il est réaffecté en tant que second capitaine du Rempart aux Corbeaux de Talaskadrum, un mur long de plus de cent trente jetées, qui sépare le massif imposant d’Ufgrim du reste du continent nain, là où l’on envoie les indésirables. Le tout est porté par des dessins superbes. C’est également là que l’on découvre la citadelle de Kadza’Dez, ainsi que de nouveaux ennemis, longtemps considérés comme une légende urbaine avec les Nains d’Ufgrim, accompagnés de leurs esclaves ogrelins (moitié gobelin, moitié ogre), créés à partir de magie noire. On y rencontre aussi le grand roi Arzk-Dordr-Ufgrim, premier roi Porte-Rune de la lignée d’Ufgrim, qui, équipé de la couronne d’Ufgrim Trez-Kardum, peut réveiller et contrôler les trois golems gigantesques Ar’trez Krom, Er’trez Arton et Or’trez Tarkam. Ce tome se serait achevé sur la destruction du rempart, marquant le début de l’invasion des terres naines. Enfin, le troisième tome se serait concentré sur la réunion d’Abokar et de Dohan face à l’invasion des Nains d’Ufgrim, dans une guerre prolongée sur plusieurs jours, où les enjeux ne cessent de croître jusqu’à leur résolution. Trois tomes qui n’auraient clairement pas été de trop, tant le récit traité est vaste et dense, structuré autour de trois axes narratifs bien distincts. Sous la forme de trois albums, l’ensemble aurait sans aucun doute pu atteindre le statut de chef-d’œuvre. Sauf que ce n’est pas le cas, et que tout cela se retrouve condensé en un seul tome.
En l’état, ce dixième tome reste d’une richesse narrative totale, proposant énormément d’enjeux, de péripéties et de bouleversements scénaristiques. Seulement, tout est à peine effleuré, si bien qu’on assiste de loin à l’intrigue et qu’on n’arrive pas à y plonger totalement ni à créer le moindre attachement, tant on passe au travers de beaucoup trop d’éléments car tout va trop vite. La bataille entre Abokar et Grug le Vieux, deux maîtres de guerre, on passe à côté. L’infiltration et la découverte du territoire des Nains d’Ufgrim, avec de nouvelles races comme les ogrelins et les golems, se font sur à peine quatre ou cinq cases. Le grand méchant, le roi Arzk-Dordr-Ufgrim, laisse indifférent tant il est survolé alors qu’il est pourtant extrêmement important. La destruction du rempart aux corbeaux de Talaskadrum se déroule en hors champ, tout comme la grande guerre finale, d’une envergure incroyable pour le royaume des Nains et dont on nous parle plus qu’on nous montre. On voit ainsi revenir Droh des Errants, personnage principal du tome 9 de Nains, mais il n’est illustré qu’en seulement quelques pages, jusqu’au dernier combat d’Abokar qui, pour rappel, est le personnage central de ce récit, et qui se résume à quelques cases pour son ultime combat. Un grand dommage, surtout qu’avec un personnage aussi charismatique et intéressant qu’Abokar, il y avait tout pour en faire un nain aussi légendaire que Redwin de la Forge, héros du tome 1 de Nains. Cela donne l’impression d’un gigantesque gâchis, et tout ça juste pour respecter le principe : un tome égale une histoire. C’est triste de s’entêter à ce point au détriment du potentiel d’un récit ô combien passionnant.
CONCLUSION :
Abokar du Bouclier est un récit débordant d’idées, d’ampleur et de promesses, mais prisonnier d’un format trop étroit pour lui rendre pleinement justice. Un titan enfermé dans un écrin trop étriqué.
L’épique à l’étroit.
Chaque parcelle de la terre d'Arran a été, à un moment ou à un autre, recouverte par le sang d'un nain. Nous sommes lents à aimer, prompts à haïr et incapables d'oublier. Tels sont les fils d'Yjdad et d'Yjgrun.