Un concentré de ce que Fujimoto fait de mieux, un mix toujours détonnant de méta, d'humour noir, de psychologie tordue et de sentimentalisme sous-jacent. En dessinant l'histoire d'un collégien filmant la mort de sa mère (idée de génie qui place d'emblée le lecteur face à un dilemme moral et esthétique, sinon face à un maelstrom émotionnel étrangement désamorcé par des coups de butoir absurdes), Fujimoto parvient constamment à surprendre. Cette surprise, en soi, n'a rien de l'attirail de petit malin tant elle porte en elle mille ressacs, suscitant tantôt le rire, tantôt la réflexion, tantôt l'émerveillement, parfois un tantinet de larmichette; le tout brillamment entremêlé. Son dessin, certes pas particulièrement virtuose, est ici au total service de la narration et, n'ayant à juste titre que foutre de la gonflette technique, du concours de biceps graphique, n'hésite pas à copier-coller des cases pour laisser filer le temps (procédé déjà à l'oeuvre dans Don't Look Back), à oser des ruptures de tons vraiment surprenantes (les fameuses explosions-signature, lesquelles s'avèrent plusieurs fois des coups d'éclat lacérant l'imaginaire avec brio et une fougueuse dérision).
Un psychanalyste aguerri ne pourra s'empêcher de décortiquer le rapport somme toute particulier aux femmes qui semble, de façon de plus en plus récurrente à mesure que son œuvre s'épaissit, animer Fujimoto. Dominatrices, manipulatrices, cajoleuse et trompeuses, celles-si en sortent bien moins amoindries que fétichisées, dans un style que ne renierait peut-être pas un Polanski passé par le filtre méta-punk de Sono Sion - sous mon clavier, un double compliment emboîté, clairement). Ici, d'abord la mère, dont le cadeau s'avère à la fois libérateur (encourageant le jeune Yuata à filmer, à devenir un artiste-créateur) et cruel (ce qu'elle demande de filmer a tout du trauma en puissance, et s'avère en plus, ce qui sera révélé dans un flashback niché au sein du montage-gigogne géant qu'est Sayanora Eri, une manière de se créer une image nette, expurgée, non sans pour autant mépriser son fils incapable de s'acquitter de la tâche à la hauteur escomptée). Dédoublant les motifs, brouillant bien sûr les pistes entre jeu/captation authentique, récit réel ou récit dans le récit, Fujimoto ira jusqu'à mélanger cette figure maternelle a une petite amie (fictive, finalement?), vampire, comme une confusion de plus (coucou Freud) venant déboussoler le lecteur heureusement toujours raccordé à ces dérives mentales et narratives par un sens de la ligne claire savoureux. Digne des meilleurs Dupieux et K.Dick, d'une certaine manière, donc digne des meilleurs (tout court).