Et tous comprirent qu'il était éternel...

1986. Encombré dans ses multivers incompréhensibles de l'Age de Bronze des comics, l'éditeur DC décide de relancer la chronologie de ses super-héros via un gigantesque reboot qui annonce l'ère moderne de nos amis en collants et en slips. Deux oeuvres majeures de la culture populaire ont signé la fin (relative) des plaisanteries douteuses, des personnages au QI d'huitres et des aventures puériles: le Watchmen d'Alan Moore et le Dark Knight Returns (DKR) dont il est ici question. Avec ces deux comics, les héros de BD ont définitivement prouvé qu'ils pouvaient être torturés par des questions existentielles et se perdre dans des intrigues au potentiel littéraire inouï.

DKR est donc bien un testament, à de multiples niveaux: la fin d'un âge tout d'abord, le terme de l'ancienne chronologie de Batman qui permet à Frank Miller d'avoir carte blanche pour livrer une vision totalement personnelle et qui perdurera pourtant jusqu'à nos jours. Car chaque fois qu'un auteur actuel se lance dans une nouvelle aventure de Bruce Wayne, en BD, jeu vidéo ou film, plane l'ombre démentielle de Miller, ce phantasme d'une dimension révolue (on peut considérer que toutes les histoires DC d'avant le reboot se passaient dans des dimensions maintenant perdues) qui continue pourtant de structurer le psychisme du plus fascinant des super-héros.

Agé de 55 ans, dix ans après sa retraite, Wayne enfile à nouveau le costume du Cape Crusader pour affronter l'Apocalypse imminente qui menace la Gotham du futur. L'homme est affaibli. Usé. Torturé par ses luttes passées qui n'ont jamais réussi à le guérir du traumatisme de la mort de ses parents. Sans le masque qui recouvrait jadis son visage, sans la sensation de chute qui précède l'arrestation musclée de tueurs et de psychopathes au-delà de la nature humaine, bref, sans l'alter-ego invincible qu'il s'est façonné du temps de sa jeunesse pour honorer et venger la mémoire de ses parents, Bruce n'existe plus. Il n'est plus qu'un vieillard morne et solitaire, courbé avant l'âge à force de s'écraser devant le nouveau Mal qui ronge le monde. L'égoïsme, le désoeuvrement, la perte de sens et le nihilisme imprègnent comme un poison les citoyens ordinaires, les médias et, surtout, la jeunesse, de plus en plus tentée de rejoindre un gang de voleurs et de meurtriers nommé les "Mutants". Au fur et à mesure que ses effectifs augmentent, le gang devient une armée capable de faire s'écrouler un monde fatigué et corrompu. Puisque les politiques sont trop faibles pour intervenir et les citoyens trop lâches pour tenter de réagir, Bruce décide de briser son vieux serment et de redevenir celui qu'il a toujours été: Batman !

Du coup, ce dernier doit payer le prix de son retour: aimant à folie de Gotham, il réveille les vieux monstres d'antan, Double-Face et le Joker, figures mythologiques qu'il faudra absolument détruire pour s'affranchir définitivement de son passé teinté de grotesque et de merveilleux et devenir enfin la figure de proue d'une ère nouvelle et désenchantée. Infectés par le sérieux et la poussière des temps modernes, le Joker a perdu son rictus constant et Double-Face s'est fait refaire le visage: dorénavant, la hideur ne se manifestera plus extérieurement, elle coulera dans les veines des Hommes et s'exprimera à chaque coin de rue, chaque station de métro, par un viol, un hurlement, un rêve évanoui dans une mare de sang. Le Mal est devenu mal-être permanent, insécurité sociale, violence urbaine et affrontements politiques sous fond de menace nucléaire. Batman vient de plonger dans notre propre monde.

Alors que ses ennemis n'ont plus rien d'extraordinaire mais sont devenus trop nombreux pour être combattus, Batman se voit obligé de jouer sur son charisme, son aura, pour essayer de redevenir une icône, un symbole qui guidera les Hommes. Une quête pour ainsi dire spirituelle alors qu'il est, plus que jamais, dévoré par la haine et la fatigue. Ce combat constant contre lui-même et l'âge, qui tend à compliquer les exploits physiques, rend le Chevalier Noir touchant, terriblement humain et désemparé. Ses monologues intérieurs nous aident à mieux comprendre le personnage que dans n'importe quelle autre de ses aventures. Frank Miller réussit l'exploit de traiter de façon définitive Bruce Wayne tout en offrant un gigantesque portrait de Gotham et de ses habitants. La narration de DKR est en effet pour le moins foisonnante, entremêlant avec brio les voix-off de plusieurs personnages afin de multiplier les points de vue, même si les innombrables encarts télévisuels finissent par rompre la fluidité de la lecture par un léger effet de lassitude. Qu'à cela ne tienne, l'intrigue ne cesse de gagner en puissance au fil des pages, jusqu'à ce chapitre final, absolument magnifique, qui voit s'opposer Batman et le Superman le plus profond, le plus triste et touchant qu'il m'ait été donné de voir.

Il est vrai que certaines scènes de DKR peuvent paraitre quelque peu exagérées, voire agaçantes (un psychiatre hébété qui semble se pâmer sur le Joker, un nouveau commissaire de police qui considère Batman comme un criminel alors que, sans lui, Gotham aurait disparue depuis belle lurette,...) , comme si Miller avait voulu pousser à son maximum le côté dépressif et sans espoir de son oeuvre quitte à utiliser quelques ficelles presque grotesques en comparaison avec la cohérence généralement affichée. Mais ce serait passer à côté de l'ironie mordante qui, subtilement, nous renvoie aux défauts bien réels de nos sociétés, ridicules sous d'innombrables aspects. DKR reste donc malgré tout l'aventure la plus crédible de Batman, comme un goût de sang dans la bouche qui vous rappelle la douleur, la rage mais aussi l'espoir de la condition humaine. Car, de l'espoir, il y en a finalement. Même pour quelqu'un d'aussi usé que Batman, pour qui chaque nouveau coup de poing semble un nouveau pas vers la mort. Refusant à tout prix d'être un meurtrier, croyant en la jeunesse et acceptant même de la guider, le Chevalier Noir devient, à mon sens, le personnage le plus positif de l'histoire.

DKR a tout pour rester gravé dans les mémoires. Jusqu'a l'aspect graphique. Je ne suis pas très fan des persos à la musculature hypertrophiée, et Miller a la sale habitude de couper à la serpe un peu tout le monde (quelques personnages secondaires en deviennent affreux) et à prêter aux protagonistes principaux des mensurations de Titans, même au commissaire Gordon qui frôle les 70 piges ! Mais les scènes évocatrices sont légions. La violence des combats résonne vraiment dans nos tripes tandis que la mise en scène, même des séquences les plus calmes, frôle souvent le génie (l'assassinat des parents de Bruce, la renaissance de Batman dépeinte de manière assez effrayante,...). Certaines pages deviennent presque des tableaux, parsemés de hauts-faits, de puissance et de légèreté. L'ambiance doit d'ailleurs beaucoup à la subtile colorisation de Lynn Varley, alternant une noirceur régulière avec de brefs élans d'explosions chromatiques.

The Dark Knight Returns, bien après sa lecture, est une satanée image rémanente: un putain de truc qui reste collé au fond de ma rétine et de mon âme.

Le 3 juillet 2012

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