Il se sera dit, dans les milieux confidentiels, que Black Torch avait été un Shônen sympathique, injustement éconduit hors de la sphère éditoriale car boudé car un lectorat indigne de ses qualités objectives. J’ai très sincèrement envie d’y croire. L’envie s’étouffe sous les kilotonnes de doute gonflés d’empirisme qui lui sont aussitôt tombés dessus, mais elle est là, je vous l’assure. Aussi m’engageais-je dans la lecture qui vient poussé par quelques soupçons d’espoir.
Un lycéen sous un pont bastonne quelques loubards. Tout ça n’est pas sans rappeler un Flash Black de Bleach – celui de la rencontre Ichigo-Sado – sans compter le dessin, qui lui aussi, évoque au moins à moitié les primes esquisses de Tite Kubo. Bon, je tiens l’inspiration première de l’auteur, et je n’ai pourtant lu qu’une seule page de son œuvre. Soit je deviens trop bon, soit Black Torch peine à s’appartenir à lui-même tant la trace d’un autre est perceptible sur lui.
Le dessin s’émancipe un peu de Kubo tout de même dans la manière qu’il a de s’encrer et de rapporter les contours. Il est un peu plus mature et brutal dans les tons graphiques. Plus détaillé aussi. Graphiquement parlant, on vit plutôt bien sa lecture de Black Torch.
Jiro, le protagoniste, a depuis sa naissance le pouvoir consistant à voir les fantô… à parler aux animaux. Excusez-moi… c’est difficile de ne pas voir le carcan narratif de Bleach. Promis, j’essaye de passer outre.
Donc, Jiro rencontre un chat noir qui en réalité n’est pas un chat noir, mais quelqu’un qui a l’apparence d’un chat noir et peut sentir les ondes spectrales de…
C’est Bleach. J’avais promis, je sais, mais ce chat, Rago, c’est, du point de vue de la trame, une condensé des personnages de Rukia et Yoruichi. Je voudrais voir autre chose que je ne le verrais pas ; le manga pourrait quasiment être signé Tite Kubo à ce stade. Tâchons toutefois de passer outre. Mais cette fois, je ne promets plus rien.
Et donc, Kuros… Jiro, aide Ruki… le chat à vaincre un Holl… Mononoke, parce qu’il n’a pas retrouvé tous ses pouvoirs.
J’essaye, j’essaye…
Les Mononoke sont de forme humanoïdes et rappelleront plus volontiers les Yokais de Yu Yu Hakushô que des créatures immenses et grotesques dans ce que suppose leur concept, frayant davantage dans un volet plus démoniaque. Dans l’idée, ils tiennent plutôt des Apôtres dans leur principe. Le dessin qui rapporte les frasques spectrales est en tout cas franchement chiadé et intelligemment esthétisé, en tout cas très plaisant à savourer pour un Shônen. La qualité, à ce niveau-ci est au rendez-vous, la trace de Tite Kubo s’efface alors quand Tsuyoshi Takaki esquisse son plein potentiel en matière de dessin. Dessin qui évoquera pas mal les traits de comics rapportés en noir et blanc qui seront du plus bel effet sur les planches qu’on nous présente. La violence est sympathiquement rapportée, peut-être pas au niveau Ichigeki, mais sur le même sentier en tout cas, pour vraiment nous régaler des rencontres qui s’y déroulent. Il y a vraiment la patte diffuse d’un Jirô Matsumoto dans ce dont on se régale ici.
Comment un pareil Shônen, s’il ne bouge pas les murs par son excès d’originalité, il est vrai, a néanmoins pu passer aussi inaperçu en tenant compte de ses éminentes qualité ? Comprenez ma brave dame que le commun du lectorat Shônen a déjà la bouche pleine des monceaux de merde qu’elle ingurgite au quotidien. Y ajouter par-dessus une dose de qualité, quand bien même serait-elle modeste, ce serait les condamner à l’indigestion.
Jirô est aussi un shinobi au fait… et le fait d’être l’hôte de Rago, avec un sceau sur le ventre pour marquer leur union… pourrait éventuellement rappeler… enfin… vous savez...
Ne pas crier « Naruto ». Ne pas crier « Naruto ». Ne pas crier « Naruto ». Ne pas crier « Naruto ». Ne pas crier « Naruto ».
Naruto.
On en est loin, je charge la mule pour la seule finalité de la boutade, mais je me demande si l’auteur n’a pas intelligemment pioché dans deux des œuvres majeures du trio de tête des années 2000 pour fonder le socle sur lequel serait érigé Black Torch.
Et donc, Rukia donne ses pouvoirs à un Ichigo blessé pour qu’il puisse vaincre le Hol… euh, je reformule. Rago donne ses pouvoirs à un Jirô blessé pour vaincre le Mononoke. Vous voyez que j’y arrive ! J’ai du mal, mais j’y arrive.
L’univers est intelligent crédibilisé avec l’existence des Onmitsu afin de justifier comment la traque des Mononoke a su rester secrète. On pourrait même dire, bien que j’émette des doutes à ce sujet, que même Under Ninja a pu s’inspirer de Black Torch considérant la construction respective de leur univers dans ce qui dresse les contours organisationnels des factions en présence.
On ne s’en rend compte que lorsqu’on y réfléchit, ce qui prouve que cela s’impose naturellement, mais le rythme du récit est très bien maîtrisé. Cela semble aller de soi, mais l’auteur alterne judicieusement entre les temps morts – savamment articulés le temps qu’ils s’orchestrent – et les périodes se rapportant à l’action, cheminant ainsi sans précipitation et sans à-coups en prenant le temps d’expliquer sans jamais lambiner pour autant. C’est un très bon auteur que je lis ici, un qui a une maestria telle que son récit lui obéit docilement afin qu’il en fasse le meilleur usage.
Les personnages ne sont pas terribles. Surtout pour ce qui tient aux femelles. On se consolera en se disant qu’ils ne sont pas archétypiques au dernier degré, mais à l’avant-dernier tout de même. Là encore, on renoue clairement avec la marque de fabrique de Bleach pour ce qui tient à l’écriture, même un cran en-dessous à dire vrai. Ça a de quoi potentiellement entamer le plaisir de la lecture alors qu’on ne se plaît vraiment à suivre aucun des protagonistes. Ils m’auront d’ailleurs rappelé le cheptel déambulant le temps de Jujutsu Kaisen, en moins maniéré pour ce qui de l’exhibition des poses.
Bien vite cependant, on s’emmerde. Lentement, sans être exaspéré de ce qu’on lit, mais un tome par jour, c’est encore le mieux qu’on puisse s’imposer sans éprouver un sentiment de langueur. L’intrigue prend son temps et ne suit en réalité qu’un scénario très prévisibles qui, malgré ses escales, mène là où on le devine. Il n’y a pas qu’au niveau des personnages que je retrouve la trace de Jujutsu Kaisen, la trame y apparaît alors toute aussi analogue.
Les poncifs, même soignés par la scénographie, ne changent pas de nature, et vous les retrouverez tapissés partout avec des airs « cool » de pas y toucher tout en étant appuyés lourdement dessus. Le premier tome fait illusion, le deuxième dissipe la brume et… il n’y a finalement pas grand-chose à voir ensuite.
Même les combats qu’on espérait originaux s’avèrent finalement quelconques, simplement esthétisés à outrance. Je confirme, le premier tome était là pour l’esbroufe, la suite et très en-dessous sur tous les plans, l’auteur s’est vite relâché de se savoir consacré par la voie éditoriale.
Ce serait lapidaire, peut-être insensible, que de dire Black Torch qu’il a mérité de se conclure au bout de cinq volumes à peine bien qu’il se destinait ostensiblement à davantage. Je le dis néanmoins. Je nuance toutefois.
Dans un contexte éditorial sain, où les bons auteurs sont consacrés et les moins bons écartés, Black Torch n’aurait pas pu trouver une voie le conduisant plus loin que là où il a été. En revanche, tenir compte dudit contexte éditorial par les temps présents nous fera nécessairement ciller. Au regard du fatras de mauvais goût qui nous pleut dessus à verse depuis bien deux décennies au moins, Black Torch est très au-dessus de la moyenne et méritait davantage de considération.
Aussi, bien que je ne lui trouve au final rien de plus qu’un Jujutsu Kaisen dont il n’était finalement plus qu’une émulation, Black Torch, par principe, écopera d’un point supplémentaire à sa note. Car il n’y a pas de raison qu’il soit abandonné sur le bas côté quand la voie royale est accordée aux plus vils et abjects spécimens créatifs amenés à se poursuivre de trop longues années pour la plupart.