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So What... (?)
Premier faux pas. Et mea culpa suite à la conclusion de ma critique précédente sur These Savage Shores : Ram V ne radote pas plus qu'il ne glisse dans une école qui, si j'en crois quelques lectures...
il y a 2 jours
Premier faux pas. Et mea culpa suite à la conclusion de ma critique précédente sur These Savage Shores : Ram V ne radote pas plus qu'il ne glisse dans une école qui, si j'en crois quelques lectures d'interview, l'ont poussé dans la récré du comics, à savoir la scène underground britannique des années 80. Toutefois, cette lignée Vertigo qui pouvait aligner talent d'écriture et divertissement à ses limites dans son héritage comme il convient de remarquer avec ce Blue in Green.
Mais je vais trop vite en besogne. D'abord, il est nécessaire de savoir une chose : pour apprécier Ram V, il faut déjà accepter que ce n’est pas un auteur au rythme haletant. On est loin d'un Robert Kirkman ou d'un Rick Remender. Son écriture se rapproche plus du romancier que du scénariste de BD. Il aime les phrases longues, le verbe travaillé, les planches qui s’étirent. Il y a une vraie volonté de style, parfois jusqu’à l’excès. Au début, ça peut agacer. On sent trop le texte, trop l’intention derrière chaque ligne. Puis on s’habitue. Mais sur Blue in Green, ça finit par devenir un véritable problème.
Je le disais déjà ultérieurement, mais cette limite est ce qui m'a fait reposer son ouvrage sur Swamp Thing Infinite la première fois que je l'ai découvert. Puis, cette année, j'ai décidé de me replonger dans sa bibliographie, dépassant mes préjugés. Ainsi, mes trois premières lectures m'ont mis un sacré uppercut. Toutefois, cette écriture très appuyée peut vite tomber dans le pur spectacle. Et comparée à un Ed Brubaker, qui reste ancré dans une narration plus directe, plus pulp, ici, ça manque clairement de naturel. Même chez Tom King, pourtant lui aussi très littéraire et cérébral, il y a souvent plus de tension dans la structure. Là, on est dans quelque chose de plus figé, plus démonstratif.
D'autant qu'à la base, Blue in Green, c'est l'envie de faire rencontrer l'horreur lovecraftienne et l'univers jazz, cette musique si indicible, adjectif cher au maître de Providence. De là, on pense rencontrer quelque chose d'organique, de viscéral. Or, tout reste à distance. Sur le papier, l’idée est forte. Le jazz comme un monstre. Une musique impossible à saisir, qui déborde, qui est hanté de trauma, qui contamine les corps et les esprits. On pense à Sinners dans l’ambition de déblayer les codes du genre, dans cette idée de faire de la musique un instrument de terreur.
Mais dans les faits, ça ne prend jamais vraiment. L’horreur lovecraftienne est là comme une couche, un décor plus qu’une vraie sensation. Le jazz, censé être cette force vivante, indomptable, devient lui aussi assez vite un discours. On est plus dans l’explication que dans l’expérience. Et c’est ça qui revient tout du long : tout est dit, tout est surligné. Le moindre mouvement, le moindre sentiment se noie sous des couches de lyrismes qui nivèlent l'immersion vers le bas.
Le récit lui-même est assez mince. Une histoire de transmission, un fils qui court après une forme de génie paternel, une mère marquée par la colère et la perte, et tout un héritage musical chargé de fantômes. Sur le fond, il y avait de quoi faire quelque chose de très fort : la mémoire, la tradition du jazz née de ses violences et ses inégalités, tout ce que cette musique porte avec elle de fantômes dans le placard. Mais le livre longe les murs, effleure les idées, préférant se perdre dans des circonvolutions ampoulées et une préciosité qui hérisse les poils. Ram V a du talent, et il ne le sait que trop bien. Voilà peut-être le problème. Cette volonté de briller plutôt que de servir une histoire, de lui rendre un vibrant hommage.
Au centre de tout ça, il y a pourtant un vrai sujet : le génie / sa quête comme malédiction. Quelque chose qui consume, qui écrase, qui empêche de vivre. Il voit mieux se tenir loin des étoiles, apprécier seulement les contempler. Une idée intéressante, mais là encore traitée de façon très frontale, presque théorique, comme une phrase qu’on répète plutôt qu’une tension qu’on ressent au sein d'une intrigue ou d'une action qui fait sens.
Je rage, mais il faut avouer que visuellement, il y a un vrai travail. Une recherche, une matière, une volonté d’aller vers quelque chose de plus expérimental, proche de l’école de Dave McKean. Ce n’est pas toujours au niveau de ce que fait Martin Simmonds sur Department of Truth, mais ça tient une certaine atmosphère. Le lettrage entièrement fait à la main, entre autre exemple, comme on l'apprend dans les bonus, intégré aux planches, participe à son tour cette volonté artisanale presque obsessionnelle.
Or même avec cet ornement, Blue in Green reste une œuvre frustrante. Une œuvre qui veut toucher à quelque chose de grand, mais qui reste bloquée dans une écriture trop boursouflée, trop démonstrative. De la chirurgie plastique plus qu'une beauté naturelle qui ne provoque qu'une demi-molle.
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