Progressivement, je tombe amoureux. A chaque nouvel album que je découvre de Ram V, il confirme cette intuition qui s'était imposée dès ma première lecture : il reste toujours une histoire à raconter. Même lorsqu'on croit connaître le personnage de la Mort ou la figure du vampire, leurs mythes ou les codes du gothique, ce petit prodige de la plume trouve une manière inattendue de les dépoussiérer de leurs oripeaux élimés.
Cette fois, Dracula est entraîné sur la Route des Indes, dans une jungle baignée de soleil, là où les créature de la nuit évoluent paradoxalement sous une lumière presque sacrée. Forcer la main noueuse d'un vampire à sortir de ses châteaux européens pour le confronter la chaleur, aux temples, aux forêts immémoriales et à son cousin des croyances indiennes. Parce que comme nous l'a prouvé les travaux de Campbell il y a de cela plus de 70 ans, il existe un monomythe, du moins : le vampire n'est qu'une face d'une légende qui en possède maints autres.
Peut-être est-ce aussi dû à ma récente découverte de RRR, mais la mythologie indienne commence sérieusement à me fasciner. Ram V y puise sa matière première, tout comme dans ses futurs travaux. Son folklore ne sert jamais de simple un décor exotique. Au contraire, il irrigue profondément le récit, le remet au premier plan. Il en résulte une rencontre fascinante entre deux imaginaires qui semblaient ne jamais devoir cohabiter : le gothique anglais vient coloniser les jungles indiennes, tandis que les rakshasas croisent les vampires issus de la littérature victorienne. Un dialogue entre deux cultures qui ont façonné Ram V : les contes transmis par sa famille originaire d'Inde d'un côté et les comics britanniques qui ont nourri son adolescence de l'autre. Le trait d'union entre Orient et Occident.
En dépit de quoi, nous admirons cette opposition s'entremêler comme des lianes. La luxuriance sauvage de l'Inde répond au brouillard londonien de la fin du XIXe siècle, reconstitué avec une précision qui rappelle les gravures de maîtres. Les grands voiliers, les docks, les ruelles noyées dans le fog semblent sortir de tableaux de l'ère romantique. J'avoue être particulièrement sensible à cette iconographie : il existe une poésie des ténèbres propre au vampire, cette rencontre paradoxale entre l'animalité la plus primitive et l'élégance la plus raffinée. Face à eux, les jungles débordent de vie, d'une nature encore sauvage où les monstres n'ont pas encore appris à s'embourgeoiser dans des manoirs. Une représentation tout aussi fascinante, que cela soit par sa singularité que par l'aisance avec laquelle Sumit Kumar, le dessinateur, semble bondir d'un genre à l'autre.
Aussi, la réussite de cette ouvrage ne tient donc pas qu'à son scénario, mais à l'addition du travail des deux artistes. Les deux s'élèvent mutuellement. Il n'y a qu'à noter le travail sur les compositions de page qui regorgent de petits jeux presque invisibles qui accompagnent constamment le regard. Son affection pour le gaufrier en 3x1x3, par exemple, qui revient bien souvent : un découpage régulier qui offre autant de respiration que de tension, ralentit volontairement certaines scènes pour laisser la contemplation s'installer avant de relancer le mouvement.
Les décors participent eux aussi à cette émotion. Les intérieurs débordent de richesse, presque baroques. Les couleurs flirtent constamment avec les ors, les roses du couchant ou les teintes crépusculaires qui baignent l'ensemble dans une lumière mélancolique. Cette douceur lumineuse contraste merveilleusement avec la violence du récit. Et tout comme le répète souvent Bishan, le héros de cette histoire, les récits de Ram V sont toujours à la fois tristes et beaux : leur cœur saigne tandis que leur visage demeure éclairé par le soleil. Une dichotomie avoisinant les comics d'un autre talent : Tom King.
D’ailleurs, je recommande de se plonger dans la lecture avec en fond sonore la BO du Dracula de Coppola, le Crimson Peak de Del Toro ou n’importe quel vinyle poussiéreux datant du temps de l’âge d’or de la Hammer.
A l'aune de cette troisième lecture de l'auteur, je commence à voir un paterne, un thème qui revient obstinément : l'immortalité, constamment mise en regard de notre existence éphémère. Chez lui, les dieux, les monstres ou les vampires finissent presque toujours par envier les hommes. Nous les avons créés parce que nous jalousions leur éternité, sans comprendre qu'eux enviaient secrètement notre capacité à aimer, souffrir, vieillir et disparaître. Semblable à Toutes les Morts de Laila Starr ou Le Dernier festin de Rubin, Ram V nous répète que la fragilité de notre existence est précisément ce qui lui donne sa valeur, son éclat. Qu'est-ce qui fait la beauté d'un coucher de soleil, sinon le fait qu'il nous échappe aussitôt ? L'éternité, pour ceux qu'elle touche, finit inlassablement par goûter la poussière ou la cendre.
Il y a également une profonde foi dans la résilience. Ses monstres sont rarement condamnés à demeurer des monstres. Bishan est un rakshasa qui cherche désespérément à devenir un homme bon, à dépasser sa propre condition grâce à l'amour que lui porte Kori, une danseuse, et à la protection d'un Petit Prince dont il a fait serment à son père de protéger. Comme chez Guillermo del Toro, le véritable monstre n'est jamais forcément celui qui possède des crocs. Le pire des prédateurs reste l'homme, celui qui colonise une culture entière pour quelques pièces d'or, qui ravage des forêts, ou qui justifie toutes les violences au nom de la prétendue marche du progrès.
C'est d'ailleurs tout le sens de son titre. La sauvagerie renvoie autant aux vampires qu'à cette nature indomptable qui observe, impassible, les querelles humaines. Elle désigne aussi cette pulsion de conquête qui pousse les hommes les plus civilisés à saccager ce qu'ils ne comprennent pas. Le sang appelle toujours le sang. Peu importe les siècles ou les progrès techniques : une part irréductible de monstruosité demeure en chacun de nous. Les terres sauvages sont autant géographiques qu'intérieures. Ce sont ces démons que chacun tente d'apprivoiser sans toujours y parvenir.
Et comme toute histoire de vampire qui se respecte, Ram V montre aussi la disparition progressive de tout un monde. Ces vampires sont les derniers témoins d'un imaginaire ancien qui s'efface devant un monstre infiniment plus inquiétant : la modernité. Le progrès chasse peu à peu les mythes, remplace la féérie par l'exploitation commerciale, transforme les forêts en ressources et les croyances en folklore.
Un jour prochain, les créatures qui s’ébattent dans les ténèbres auront disparu. Et quand les fantômes et diablotins ne seront plus… C’est nous qui deviendrons les parasites.
Je ne prétendrai pas avoir toutes les clés historiques de cette réécriture de la Route des Indes (j'ai probablement séché quelques cours lorsqu'il était question de cette période) mais cela n'a finalement que peu d'importance. Même sans maîtriser tous les événements, tous les noms ou les conflits politique en mouvement, on apprécie la manière dont Ram V réinvente cette histoire pour construire sa propre uchronie, ou plutôt sa métaphore du débordement occidental sur l'orient.
Album après album, je découvre un auteur qui semble toujours siffler la même mélodie sans jamais se répéter. N'est-ce pas la marque des grands ?