On saura que j’ai rien contre le minimalisme pour ce qui est du volet graphique d’une œuvre, pour un peu, voire de beaucoup, j’y suis même franchement très ouvert. Faut ensuite s’entendre sur la définition exacte du terme. Le minimalisme, c’est savoir s’en tenir à l’essentiel sans lésiner sur le primordial, c’est même une démarche stylistique assumée, pas le fruit d’une absence de talent. Du minimal, une singularité doit en émerger.
Pour ce qui est du dessin, Bokurano n’est pas minimaliste, mais carencé en divers aspects. On s’en tient à moins que l’essentiel ; dans la maison qu’on nous présente, on nous assure que la charpente suffit à combler son homme. Alors, l’hiver venu, il y fait frais.
Si je ne nie pas son semblant de style à l’auteur, les visages étant parfois – quoi que rarement – assez singuliers pour se démarquer de ce qui se fait de plus insipide et formaté dans le milieu, l’absence de fonds dessinés dans la plupart des cases et les silhouettes identiques indisposent le regard bien plus tôt qu’on ne le voudrait. Bokurano, ça ne se lit pas avec son dessin, mais malgré lui. Le robot et les monstres feront le café, mais on est venu pour boire le thé.
Avec leurs fronts de trois pieds de haut, je renoue sur le tard avec Code Lyoko.
Et puis finalement, on s’y accoutume à ces dessins, et on se surprendra même à adhérer à ce qu’ils véhiculent. La première impression finira par se dissiper après que l’auteur ait légèrement mieux façonné son dessin à compter du second chapitre. De là, positivement charmé, quoi qu'avec ce qu'il faut de modération dans notre enthousiasme, il est légitime sinon nécessaire de tenir compte de ce que put composer l'auteur par le passé. Ohohoh... monsieur Kitoh... vous ne m'aviez pas dit que vous étiez character designer du film Evangelion: 2.0 You Can (Not) Advance. M'est d'avis que vous ne vous serez là-bas pas uniquement éprouvé au dessin, vous en inspirant quelque peu (beaucoup) par-delà. Et de ça, je ne vous en fais nullement le reproche. Lançons nous plutôt dans l'intrigue que mon commentaire nébuleux gagne en quelques éclaircies bienvenues.
« Oh tiens, un laboratoire clandestin au bord d’une plage, trop fun »
- Salut les jeunes, je m’appelle Kokopelli – pas de commentaire sur le nom s’il vous plaît – mes passions consistent à créer des laboratoires clandestins et avoir l’air super louche. Et si nous concluions un pacte particulièrement louche ensemble ? »
- Dinguerie. Où je signe ? »
C’est ainsi que ça s’est passé, et pas autrement. La suspension de crédibilité échappe ici aux lois les plus élémentaires de la gravité terrestre ou scripturale. N’importe qui se serait méfié de ce qui fonda ici les prémices de l’œuvre.
Ne tournons pas davantage autour du pot de chambre et risquons-nous même à y écraser la semelle au fond ; c’est Evangelion. De jeunes gens amenés à piloter un robot géant qui a le même character design que le EVA pour un prétexte obscur et mal branlé, histoire d’affronter des créatures monstrueuses arrivées de nulle part… je voudrais vous dire que je me fourvoie… mais c’en est.
Et c’est Evangelion en moins bien. Fatalement. Une qui s’écrit avec mascotte présumée drôle et une telle foultitude de personnages principaux qu’on ne sait guère les distinguer les uns des autres à leurs débuts.
L’ambiance et les enjeux, de concert, nous rappellerons aussi bien Gantz que All you Need is Kill, le principe gravitant d’ailleurs autour du même cœur : tuer des extra-terrestre. Concept fasciste s’il en est. Qui nous dit que ces aliens géants ne venaient pas sur Terre à la recherche d’une opportunité ? Hein ? Leur violence ?.... Mais ils n’avaient pas les codes culturels, enfin. Eh puis on les attaque d’emblée, ils n’ont fait que se défendre. Combien de Montaigne autres physiciens nucléaires furent ainsi éconduits par la haine et les mégazords ?
Une référence discrète sera même adressée à l’intention de Getter Robo lorsque l’un des marmots évoque un manga de la collection de son père.
Et puis, survient le drame.
On s’en doute à considérer l’air grave et dévasté de Kokopelli lorsqu’il affranchit la bande, ça va crever sec. Mais alors qu’on s’attend à ce que les aliens aient le dernier mot, ce sont des circonstances autres qui viennent porter la faux sur qui de droit. Chaque chapitre sera alors l’occasion de développer un personnage parmi le cheptel qui nous est parvenu d’un coup d’un seul afin de ponctuer son histoire d’un point bien final. De cette manière qu’aura l’auteur de narrer son œuvre, celle-ci n’en ressortira que conséquemment plus épaissie et consistante à la lecture.
La mort de chaque enfant à l’issue d’un combat banalise finalement la tragédie et joue contre le principe d’empathie qu’on puisse avoir. Ça ne nous sert à rien d’espérer qu’un personnage survive, puisqu’on sait que celui-ci va mourir et même à quel instant le trépas surviendra.
Et c’est à ce titre qu’on peut établir une nouvelle médiation scripturale en devinant en Bokurano une inspiration de Ikigami, Préavis de Mort, où chaque nouveau personnage développé réfléchit à ses derniers jours avant de se savoir embarqué dans un ultime combat dont ne pourra jamais se retrouver le vainqueur. C’était d’ailleurs plus ou moins en ces termes qu’étaient développés les personnages de Battle Royale avant que le terme de leur existence les attrapa par le col.
Pourquoi personne ne pense à parler de son sort à ses proches ? Est-ce que comme pour Gantz, une bombe cérébrale s’active si l’on pipe mot sur la machination ? Il aura fallu attendre quatre morts d’ici à ce que quelqu’un se secoue. L’implication de l’armée et du gouvernement contribue pour beaucoup à consolider la structure du récit, dont on pouvait croire à tort, après les quatre premiers combats, qu’elle serait linéaire et prévisible dans le moindre de ses aspect. Cette incursion est une rupture, et une qui contribue pour beaucoup à nous faire apprécier la lecture qui vient.
On peut dire de Bokurano qu’il déconstruit le genre « Robot Géant » sans engendrer de casse. C’est une dissection froide et méthodique du genre qui s’agence alors pour reconstruire de là un ensemble cohérent.
Je redoutais que les expéditions dans la psyché et le passé de chaque protagoniste aboutisse à un festival interrompu de lieux-communs. Le fait est que chacun des personnages qu’on nous dévoile est un petit trésor d’écriture qui contribue à nous les faire apprécier. Pas assez cependant pour que nous puissions pleinement compatir à leur sort qu’on sait inéluctable.
Le sens du tragique froid qui advient le long des planches reste néanmoins savoureux et on regrettera peut-être certains personnages tant ceux-ci ont été finement élaborés.
Les excursions à travers Zeath finalement ne sont plus à propos des aliens, mais des enfants qui cherchent à en faire l’usage le plus idoine pour assouvir leurs ultimes desseins. Serions-nous à leur place que nous n’agirions vraisemblablement pas autrement.
Pour autant, Bokurano ne se pare pas d’une histoire en tapisserie, certaines révélations venant à point nommé, distillées sans effet d’annonce, densifient la trame et sa gravité sans jamais qu’il ne soit besoin d’en faire de trop, ou même de peu. La narration ruissèle le plus naturellement du monde pour que son intrigue prenne le temps de s’épanouir.
Les discussions philosophiques, notamment celle entre Kirie et Tanaka ne sont pas d’une profondeur apparente mais bien réelle. Voilà à quoi ressemble une pensée qu’on accouche savamment sur le papier après l’avoir mûrie et confrontée à ce qui pourrait au moins s’apparenter à son antithèse. Certains pédants auraient des leçons à en tirer. La réflexion ne part jamais du cœur, mais toujours de la cervelle et ne s’embarrasse alors d’aucun lyrisme ou quelque tortillage de cul minaudier que ce soit.
Il n’y a pas deux phases de combat – qui ne sont en réalité que le prétexte à ce qui les entoure – qui soient pareilles. Si je fus d’abord dubitatif en m’embarquant comme je l’ai fait dans l’aventure, je dois admettre ne pas m’être ennuyé une seule fois malgré un rythme de narration très posé et paradoxalement paisible en dépit des circonstances. Je croyais initialement que de ce manga, je n’en verrais jamais le bout, et je m’étonnais, lorsque je levais enfin les yeux de ma lecture, de découvrir que le soleil s’était couché depuis bien longtemps déjà.
Même la question de la téléportation sera rationnalisée intelligemment alors que l’auteur aurait simplement pu laisser ça à l’expectative comme un élément fantastique comme on en admet si facilement. Comble du perfectionnisme, l’explication sera d’une redoutable cohérence tout en tenant compte des lois de la physique. Je mesurais que le travail de documentation derrière l’écriture ne s’arrêtait pas à la psyché des personnages. Tout dans le récit est d’une remarquable logique nonobstant la tragique fantaisie qui accable ici ses protagonistes. Tous les personnages ne seront pas aussi intéressants, mais même les phases de creux se lisent sans avoir à brusquer la lecture.
Pas de grands effets, la scénographie du manga est presque statique, étouffée ; comme tenue en laisse par un maître qui la veut sage. Aussi, la mort ici ne s’accompagne pas de violons, elle a un propos qui ne s’embarrasse pas des larmes ambiantes pour trouver un sens. Les plus émotifs trouveront ce rapport au tragique très froid, c’est parce que ces gens-là ignorent ce qui a trait à la pudeur, à la réserve ou à la dignité. C’est précisément parce que la mort survient sans un cri et sans un pleur qu’elle est touchante ; car on sait qu’elle est livrée à nous au naturel, sans édulcorant ou quoi que ce soit pour nous tirer artificiellement les larmes. On meurt sans ici éclat car on meurt vrai.
Le récit ne cesse de se répandre sans se disperser en rajoutant une couche d’intrigue à chaque nouveau « combat » qui vient. Après l’armée, la presse puis, plus globalement, l’opinion public se mêlera à la trame pour que le regard porté sur les événements puisse varier et se complexifier à chaque nouvelle approche. Le récit n’en est ainsi que rendu plus crédible et réaliste, loin de bêtes histoires de robot géant.
La révélation de la mère d’Ushiro est, il faut le dire, digne d’une télénovéla, à un instant où le récit n’a pourtant plus rien à se prouver pour ce qui tient à ses enjeux. Rien de tel pour entamer la crédibilité d’un récit jusque là terre-à-terre avec la tête sur les épaules.
Lorsque les séquences tournent davantage autour des combats que des personnages – ces derniers étant d’ailleurs de moins en moins intéressants à mesure qu’on les égraine – l’indifférence nous accompagne le temps d’une lecture devenue passive, presque lasse. C’est à croire que Mohiro Kitoh ignorait ce qui avait justement si bien fait la force de son manga pour le négliger ainsi dans le dernier quart de son œuvre.
Après qu’il ne reste que deux pilotes, nous finissons vite par nous rendre compte, à tant les voir discuter, qu’il n’y avait jusqu’à présent aucune dynamique de groupe. Certains des enfants se connaissaient d’avant, mais il n’y avait de franche complicité ou inimitié entre certains d’entre eux. Peut-être est-ce à déplorer alors qu’une relation s’ébauche dans un dernier volume sans qu’aucune autre n’ait eu le temps de se développer jusqu’à lors.
Ushiro en solitaire n’est plus que l’histoire d’un héros qui ne souhaite pas l’être, on renoue outrageusement avec Shinji Hikari. Il a eu beau le déconstruire le mécha, Mohiro Kitoh l’a quasiment reconstruit dans l’ordre au moment de s’adonner aux finitions. Le dilemme du dernier pilote reste néanmoins sympathique quoi qu’un peu plus dramatique qu’à l’accoutumée. J’imagine qu’il fallait parquer le coup – quitte à ne pas administrer le bon – dès lors où la fin était si proche.
La conclusion ne boucle pas la boucle mais l’entortille pour ne pas achever ni laisser inachevé. On ne saurait s’en satisfaire ni totalement s’en scandaliser. Il fallait bien une fin, et la fin de Bokurano n’était certainement pas son propos. Ce n’est pas de là en tout cas que l’œuvre puisa ses mérites.