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le 18 déc. 2020
SuivreLe poids du vent
S’il est un livre qui a attiré l’attention en cette année 2020 au milieu des présentoirs bien garnis en Bandes Dessinées, c’est le "Carbone & Silicium" de Mathieu Bablet, un auteur follement...
La filiation est évidente. Presque revendiquée.
Cette couverture avec ce visage de femmes connecté à une multitude de fils et de câbles, elle affiche clairement ses intentions.
De même, ce titre évoquant la nature hybride de l’androïde, il annonce déjà le fond du propos.
Et par rapport à ça – je ne vais pas vous mentir – j’étais autant appâté que sceptique…
Car oui, si l’univers et la culture cyberpunk m’ont toujours beaucoup séduit – notamment en termes de perspectives philosophiques – le fait est que le genre a depuis été grandement réinvesti (et dévoyé) par l’industrie du livre, du cinéma et du jeu-vidéo, si bien qu’aujourd’hui, tomber sur une œuvre de cyberpunk, c’est risquer de tomber sur une œuvre quelconque qui nous brasse les mêmes facilités…
Mais bon, fort heureusement, Carbone & Silicium sait très rapidement rassurer en affichant ses évidentes qualités.
D’abord cet ouvrage est un bel objet. Mais vraiment.
…Or dans le monde de la BD, de mon point de vue, ce n’est clairement pas quelque-chose d’anodin.
Parcourir un monde via la BD, c’est parcourir à travers les sens selon son propre rapport à l’espace et au temps.
Car oui, contrairement à la littérature, la BD sollicite au-delà de l’imagination. Elle pose des images et des couleurs ; des compositions et des cases. Mais contrairement au cinéma, la BD laisse aussi la liberté du rythme à laquelle on la parcourt ; tout comme elle laisse beaucoup de liberté à l’œil aventureux.
On peut tout aussi bien lire une BD en regardant une première fois ses pages comme de grands ensembles visuels à traverser puis la relire en la considérant comme une multitude de détails sur lesquels s’attarder…
Aussi je ne trouve pas anodin à ce que l’ouvrage accorde autant de soin à sa manière de penser chacune de ses pages tantôt comme des portraits et tantôt comme des vignettes se juxtaposant de telle manière à affirmer ce temps qui passe et ces choses qui changent sans changer…
Ajoutez à cela le grammage du papier, le tressage de la reliure, la douceur du cartonnage des première et quatrième de couverture et alors on pourra considérer tout ce qui, par son niveau de finition, concoure à la transmission au sein de cette œuvre.
Parce que l’air de rien, au-delà même de ces considérations plastiques, Carbone & Silicium parle clairement de ça. Du ressenti. Du rapport entre l’artifice et l’émotion. Entre le physique et le virtuel…
…Du rapport à l’espace et au temps qu’entretient celui ou celle qui dispose du luxe de l’appréhender avec recul.
C’est d’ailleurs ce que met très rapidement en avant l’intrigue ; cette autre qualité rapidement manifestée par l’ouvrage de Mathieu Bablet.
Tout commence avec l’activation des deux androïdes qui donnent leur nom à l’ouvrage ; des androïdes qui questionnent dès les premières pages leur rapport au corps, à la sensation, à la vitesse et au débit d’ingestion, et surtout à leur condition…
Autant de thématiques déjà traitées maintes fois par d’autres œuvres de SF, de Ghost In The Shell à Blade Runner pour ne citer que les deux œuvres référencées avec le plus d’évidence…
…Et fort heureusement, des traitements que Carbone & Silicium entend très vite dépasser.
...Parce qu’oui, comme dit plus haut, à s’aventurer sur ce sillon désormais si connu qu’est le cyberpunk, le risque que prenait cet ouvrage était l’énonciation d’évidences, voire la redite.
Et le meilleur moyen qu’a trouvé Mathieu Bablet pour échapper à cet écueil fut de jouer sur cet élément fondamental qu’est le temps.
Temps de parution tout d’abord. Carbone & Silicium étant un ouvrage de 2020 il dispose d’un regard prospectif nouveau sur des thématiques que les œuvres du temps d’Azimov, Dick et Shirow avaient moins tendance à considérer.
Ainsi réchauffement climatique, amenuisement des ressources, aliénation par les réseaux, culture de la remodelage de soi, et surtout potentielle extinction de l’humain par l’humain sont autant d’éléments qui, dans cette œuvre, sont davantage appuyés et questionnés.
Mais le temps de Bablet est aussi tout autre. Il est le temps qui passe, de page en page. Un temps qui, à défiler à vitesse d’androïde, permet de rendre perceptible la transformation progressive des lieux et des mœurs…
…Et surtout la finalité vers laquelle cette direction nous mène.
Enchainer les chapitres c’est constater comment les villes se mettent à pulluler de plus en plus, les détritus s’amonceler, la température monter, comme les eaux…
C’est le monde de l’entreprise qui passe progressivement de mécène de la science à des fins capitalistiques à simple braconnier de ses propres brevets.
Des grands investisseurs, les firmes se délitent elles aussi – comme le monde qu’elles contribuent à pourrir – au point de connaître elle aussi cette lente désévolution, jusqu’au stade de la misérable horde de pirates qui chasse le peu de butin qu’il reste à collecter sur cette planète.
Et puis en parallèle de ça, le défilement du temps révèle tout autre chose. Ce sont ces vignettes dont je parlais plus haut qui montrent les constances et les mutations, parfois sur une seule et même page.
C’est souligner ces beautés éphémères qu’il faut savoir apprécier, comme ces petits instants de joie passés en famille autour d’une table et que les héros saisissent le temps d’une longue recharge.
C’est également porter un regard désabusé sur l’absurdité d’existences qui passent à toute vitesse non sans une terrible impression de vacuité. Absorbée par son travail, Makako ne se voit ni vieillir, ni passer à côté de sa fille et sa vie.
Noyés dans leurs trips virtuels, les squatteurs qui suivront plus tard nos héros n’auront été qu’une parenthèse dans leur vie cybernétique, se fanant en seulement quelques pages…
…Comme si leur existence n’avait été que dépérissement.
Après, Carbone & Silicium n’est pas non plus exempt de tout reproche.
Parfois son trait volontairement gauche et difforme traduit plus de confusion et de désintérêt pour ses personnages que de malaise et d’attraction morbide.
Idem, à vouloir absolument rebondir sur les thématiques de son temps, Bablet se retrouve parfois à reproduire une vision du futur presque datée. De ports USB en ordinateurs un peu fat, ce monde tout en câblages donne régulièrement l’impression d’un futur à conjuguer au passé. Et si la chose n’est pas sans donner à cet univers un certain charme, il lui fait aussi perdre un peu de sa capacité d’identification et de percussion.
Malgré tout, ces quelques limites ne retirent vraiment rien aux grosses qualités de cet ouvrage.
BD généreuse, habilement ouvragée et sachant porter le regard au loin, Carbone & Silicium parvient à s’inscrire dans tout ce qu’on est en droit d’attendre de plus noble d’une œuvre cyberpunk, voire tout simplement d’une œuvre d’anticipation…
…Elle offre une vision de l’humain.
Or, cette vision de l’humain ; elle est certes désabusée et un brin univoque, mais elle ouvre aussi la voie à une forme d’espoir pour peu – encore une fois – qu’on sache changer notre rapport au temps.
Et si certains pourraient voir dans cette fable désenchantée l’expression d’une misanthropie un brin primaire (comme j’ai pu le lire sous la plume de certains), je pense que ce serait-là transposer un prisme bien trop libéral sur un ouvrage qui, manifestement – et notamment au travers de sa fin – semble davantage nous dire que la triste voie que prend l’humain n’est pas le fait de sa nature mais plutôt des structures sociales qui l’exploitent.
Car où conduit cette course à plus de vitesse et plus de données dans laquelle se lancent Carbone et Silicium ? Au final, à un simple retour à l’essentiel. La mort.
Mort du trip de l’hyperconnexion à force de pannes électriques et de délitement socio-économique.
Mort assumée pour Silicium qui préfère rester dans son corps plutôt que de suivre le trip de sa bien-aimée.
Mort déguisée pour Carbone qui préfère se fondre dans une masse collective dont on est en droit de se demander vers quoi elle pourra bien aboutir au regard de ce monde retombé à l’état primal...
Mais au moins ce retour à l’état primal dépeint dans cette BD a-t-il pour mérite de rappeler aux fondamentaux.
…Le plaisir du physique face au virtuel.
…Le goût du temps présent et se déroulant normalement face à la concurrence de la chronologie numériquement pulsée.
…La beauté des couleurs naturelles au beau milieu des espaces sauvages face aux synthèses clinquantes des métropoles surbondées.
Tout une vie et toute une planète de consommée pour tout changer et tout transformer… Avant de prendre conscience que l’essentiel était déjà là, depuis le début.
Peut-on imaginer parcours plus initiatique ?
Pas étonnant d’ailleurs de retrouver à la fin de l’ouvrage un petit texte d’Alain Damasio…
…Même sans ça la consanguinité entre les deux auteurs aurait de toute manière relevé de l’évidence.
Mais bon, que l’on partage ou non cette vision, il me semble tout de même qu’on se doit de rendre hommage à la démarche, et surtout à l’ouvrage qui en découle.
A côté de toutes ces BD d’usine produites à grands coups de copier-coller et à peine dignes d’occuper les étals d’aires d’autoroutes, je trouve que cela fait du bien de pouvoir encore se délecter de ce genre d’ouvrage-somme qui savent se faire de vrais gestes singuliers d’auteurs qui ont des choses à dire, à sentir et à montrer.
…Et dans ce monde où la silice tend à remplacer l’organique, il est toujours agréable de sentir qu’encore de nos jours, subsiste toujours un petit fantôme dans la coquille…
Créée
le 22 mars 2022
Critique lue 182 fois
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le 18 déc. 2020
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le 9 sept. 2020
SuivreJe vais sûrement me faire lyncher vu les critiques dans l'ensemble très bonnes. Mais je n'ai pas apprécié Carbone et Silicium. Le problème ne vient pas tant de la forme que du fond... Les dessins...
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le 4 sept. 2020
SuivreC'est un peu embêtant de parler de ce genre d'ouvrage et d'en cibler les faiblesses parce qu'on sent tout de suite la quantité de travail derrière chaque page, et Mathieu Bablet n'est pas du genre à...
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