Chainsaw Man
7.6
Chainsaw Man

Manga de Tatsuki Fujimoto (2018)

Qui a dit que Chainsaw Man parlait de tronçonneuses ?

Avant toute chose, je tiens à préciser que cette critique ne concernera que la partie 1 du manga (tomes 1 à 11).

Alors… Chainsaw Man, c’est une de ces œuvres qui, quand t’as fini de la lire, te fait un effet étrange. Tu sais que t’as lu un truc incroyable, mais tu sais pas trop en quoi ça l’était. Je vais essayer de vous retranscrire ce ressenti dans cette critique.

J’avais déjà eu une première approche de l’œuvre il y a quelques années lorsque j’avais visionné la première saison de l’anime, qui, ma foi, avait été plutôt divertissante, mais dont je ne me rappelais plus grand-chose. J’ai donc décidé de reprendre l’œuvre via le manga.

J’avais jamais lu du Fujimoto. Je découvrais donc cet auteur avec cette œuvre.


Ce qui m’a d’abord agréablement surpris, c’est le dessin. C’est un style assez peu commun, semblable à du croquis, je dirais. Les traits sont nombreux, parfois imprécis. Fujimoto n’essaye pas de faire quelque chose de parfait et lisse. Il excelle dans les gros plans et les grandes cases. C’est parfois brouillon, voire bordélique, mais c’est toujours un bordel organisé avec un rendu final plutôt convaincant.

Je pense notamment aux scènes d’action, souvent sanglantes et dynamiques, avec des traits dans tous les sens qui, malgré ça, arrivent à garder une certaine lisibilité. Pour un manga d’action, Fujimoto s’en tire plutôt pas mal. Le dessin se fait néanmoins moins précis dans les petites cases, où les visages des personnages sont moins bien réalisés. Si le crayonné de Fujimoto m’a, au début, un peu interloqué, j’ai fini par l’adopter au bout de quelques chapitres.

Les visages sont, dans l’ensemble, plutôt bien représentés, avec des gros plans bien foutus et des personnages très expressifs. L’ombrage est très bien maîtrisé, avec une bonne gestion de la luminosité et des scènes dans l’obscurité visuellement bluffantes. Le dessin sait se montrer beaucoup plus détaillé dans les moments clés de l’intrigue, et c’est appréciable. Les décors sont plutôt beaux, avec notamment une belle représentation du paysage urbain (une bonne maîtrise de la perspective). Donc, niveau dessin, on a un style unique et particulier, mais qui fera très bien l’affaire.

Alors, le point de départ est assez classique, et plein d’autres mangas dans le même style sont déjà parus à ce jour. C’est une classique histoire de chasseurs de démons, un thème qui a été fortement repris ces dernières années dans les shōnen récents, mais qui était déjà exploité depuis les débuts du shōnen. De ce fait, il fallait que Chainsaw Man propose un univers et une approche originaux pour pouvoir paraître crédible.

Pour faire simple, on suit un adolescent précaire qui travaille en tant que chasseur de démons pour des mafieux et qui croule sous les dettes. Il décide même de vendre une de ses balloches pour quelques yens. Heureusement pour lui, il la récupérera assez vite plus tard dans l’histoire. On aura droit au classique héros à mi-chemin entre le groupe des humains et celui des démons suite à sa fusion avec son démon de compagnie. On va donc le suivre dans son quotidien de chasseur de démons, lui qui est mi-démon, mi-humain. Assez classique. Le concept de départ n’est donc pas très original, mais il est connu pour fonctionner : c’était une valeur sûre pour Fujimoto. L’univers est plutôt crédible, assez bien foutu : on ne questionne pas le fonctionnement de ce monde, qui nous apparaît très vite comme plausible. C’est un bon point.

Toutefois, avec tout ce que j’ai évoqué, on trouve assez vite des parallèles avec d’autres œuvres comme le très connu Jujutsu Kaisen, qui est celle qui s’en rapproche le plus, selon moi, avec un point de départ similaire ainsi que des personnages et des concepts assez ressemblants.

Je n’ai rien contre le fait de reprendre ce qui a déjà été fait si c’est pour faire mieux ou ajouter une plus-value. Heureusement, ici, pour Fujimoto, je trouve qu’il reprend le concept d’Akutami en mieux. Je vais revenir là-dessus, mais les personnages sont mieux (mais alors bien mieux) construits, avec un système de pouvoirs également un peu plus crédible et mieux géré. Donc, pour moi, même si Chainsaw Man est né quelques mois après le concept de Jujutsu Kaisen, ce n’est pas dérangeant, d’autant plus que les deux œuvres se distinguent par bien d’autres aspects.

Le premier chapitre est parfaitement exécuté. Une belle introduction avec une présentation du protagoniste, de l’univers et de ses enjeux. C’est assez classique du Shōnen Jump, mais au moins c’est bien fait. Un peu comme un élève qui aurait suivi à la perfection la fiche méthode de son prof… En tout cas, ça fonctionne et ça nous donne envie d’en savoir plus.

Les premiers tomes s’enchaînent assez vite. Le rythme est bon, alternant correctement entre action et scènes plus axées « tranche de vie ». Je reviendrai sur cet aspect plus tard, car c’est ça qui a clairement fait pencher la note. Je vais pas m’étaler là-dessus, mais on a quelques rebondissements sympas, des révélations, des moments d’humour, mais aussi des scènes de combats franchement réussies. Un système de pouvoirs plutôt bien foutu, même si ça part un peu en steak vers la fin, avec un concept de contrats passés avec les démons.

D’ailleurs, au passage, on se demandera pourquoi ils ne font pas des pactes qu’avec les démons les plus puissants, parce que sacrifier un œil et un bras pour que son démon se fasse bousiller en gangbang par le premier antagoniste secondaire venu… c’est pas terrible. D’autant plus que le démon n’est là que quand tu l’actives ; il pourrait au moins te surveiller un peu, histoire que tu te manges pas une balle gratos dans le bide… Bref, on évitera de parler de ce perso qui est surcoté à la mort et qui a pas été foutu de survivre plus de deux tomes. Comment elle a fait pour obtenir un grade aussi élevé dans la Sécurité publique, sérieux !

Les personnages sont très sympas, plutôt attachants, mais là encore, on est sur des poncifs du shōnen nekketsu. Le mec blond aux cheveux ébouriffés, naïf et un peu obsédé. Le mec dark qui s’entend pas trop bien avec lui, mais qui va devoir faire équipe avec lui et qui veut se venger de la mort de sa famille. Et la fille au sang chaud, pas très féminine, qui vient compléter le lot. Normalement, on n’est pas trop dépaysé… Faut dire que c’est ça que recherchent les Japonais, apparemment, et que c’est carrément un critère pour être retenu dans le Shōnen Jump. Mais ça, c’est à première vue, car les personnages sont bien plus intéressants que ça au fur et à mesure que Fujimoto les dépeint. Denji, a des motivations un peu triviales et les assume à 100%, ce qui le détache du lot de protagonistes de shonen classique. Je les ai tous trouvés très bien construits, et le fait de les représenter dans des scènes banales du quotidien nous permet vraiment de rentrer dans leur intimité et de nous attacher à eux. Fujimoto nous propose un bon développement des personnages, et je dois avouer que certaines morts m’ont fait un petit effet. D’autant que Fujimoto est particulièrement fort pour nous présenter une scène toute mignonne pour brusquement tuer un des personnages principaux sans aucune gêne. Ils sont tous très, très humains, à la fois dans leur caractère, leurs pensées et leur façon d’agir. On a des personnages très réalistes qui ne sont pas lisses. Ils ont des défauts, des parts d’ombre, mais c’est justement ce qui participe à ce côté humain.

Si je m’arrêtais là, objectivement, ce serait un 4/10. Un shōnen moderne, certes bien dessiné et mis en scène, qui reprend ce qui marche et qui le fait plutôt bien, mais qui n’apporte pas grand-chose. De la baston et des effusions de sang qui se révèlent juste être du pur divertissement. Des personnages et une intrigue assez classiques de chasse aux démons. Mais Chainsaw Man, c’est plus que ça.

De la violence pure et simple ? Non, je ne crois pas. Alors oui, Fujimoto se lâche. Il fout des grosses taches noires partout, des coups de crayon par-ci par-là. Ça doit saigner. Faut que ça choque le lecteur quand même. Perso, moi, je suis insensible à la violence, ça m’a jamais trop impacté, donc je trouve que cette violence, ce gore, ce sang ne sont vraiment pas choquants. Ça sert même plutôt bien l’intrigue. Parfois, c’est un peu too much, mais visuellement, c’est intéressant. Ça reste lisible.

Du vomi ? Oui, clairement, y a plusieurs scènes de gerbe. Y en a une en particulier qui marque, et c’est vrai que c’est plutôt osé quand même. Bon, ça passe sur le ton de l’humour, on lui en voudra pas trop.

Une connotation sexuelle ? Sûrement un peu. Mais là où Fujimoto fait fort, c’est que c’est l’un des rares à ne pas tomber dans le fan service. Denji, c’est clairement un Meliodas. Mais même si, dans ses dialogues et ses pensées, il n’hésite pas à exprimer cash ses désirs, on n’aura jamais droit à de l’érotisme gratuit. Son évocation sera le plus souvent assez subtile, sans gros plans ambigus toutes les deux cases. Et ça, c’est appréciable. Alors oui, il y a une part de l’intrigue qui concerne la découverte du désir par Denji, mais ça sera bien géré par l’auteur. On aura des personnages qui en parlent ouvertement (peut-être un peu trop, des fois), mais Fujimoto arrive à mettre la nudité ou le suggestif au service de l’œuvre. Je dirais même qu’on sent que, dans les planches, il n’y a pas l’envie de rendre ça dérangeant ou de faire du fan service. C’est assez léger. Et ça, c’est plutôt remarquable. Et puis ces scènes ont toujours leur place dans le développement de l’intrigue ou des personnages.

Donc dire que Chainsaw Man est simplement violent, choquant et vulgaire, c’est un peu rapide comme conclusion. D’autant plus qu’il faut savoir que c’est un peu la marque de fabrique de Fujimoto de casser les codes. Donc c’est normal qu’il en fasse un peu qu’à sa tête en nous proposant quelque chose de plutôt audacieux à ce niveau-là.

Mais ce qui m’a vraiment paru novateur dans Chainsaw Man, c’était la mise en scène du manga. Fujimoto excelle dans ce domaine. Autant sur le fond que sur la forme, c’est très bien mis en scène. Le découpage des planches et leur composition, vraiment originaux, sont un vrai plus. La manière de représenter les interactions entre les personnages est, là aussi, vraiment bien foutue. Par exemple, plusieurs cases de suite montrant un plan sur un visage qui change progressivement d’émotion nous permettent vraiment de saisir cette dernière et de rendre les personnages encore plus expressifs. Fujimoto maîtrise la mise en page de la bande dessinée japonaise et il se permet donc quelques planches très sympas qui sortent du lot. Donc, niveau scénographie, c’est du lourd, en vrai. Bon, je vous apprends rien, tout le monde le dit, mais Fujimoto adore le cinéma et, c’est vrai qu’en lisant son manga, on a vraiment l’impression de voir les différentes images de la pellicule d’un film. C’est quelque chose à voir.

Enfin, je finirai par ce qui m’a le plus marqué : la présence d’innombrables symboles dans ce manga. C’est ultra symbolique. Je vais pas forcément les énumérer ici, mais je pense que, lorsqu’on lit Chainsaw Man, faut prêter attention à tous les détails, à tous les dialogues et remarquer les liens entre tous ces éléments. Car, en effet, tout est lié. Rien que la symbolique du chien avec Denji. Toute son histoire, Pochita, sa personnalité, son passé, sa manière de voir le monde, etc. : tout s’emboîte parfaitement avec cette métaphore du chien. Y a plein d’autres métaphores et symboles dans l’œuvre. Le fait que Denji tombe amoureux de Makima parce qu’elle est la première à l’avoir traité comme un humain (c’est littéralement précisé comme ça au début des tomes dans la présentation des personnages), alors qu’elle le traite comme un objet, un animal, un outil. Il n’est plus traité comme un moins que rien par les mafieux et accède à un certain confort, mais il est tout de même privé de liberté et forcé d’obéir. C’est tout plein de paradoxes comme ça qui font que l’œuvre est vraiment complète et symbolique. C’est vraiment bien foutu.

Le côté « tranche de vie » de l’œuvre fait que, pour moi, Chainsaw Man se rapproche plus d’un seinen que d’un shōnen en réalité. C’est aussi un gros point fort. Très vite, je me suis rendu compte que je lisais plus une histoire de démon tronçonneuse, mais bien simplement le récit d’un homme qui cherche le bonheur et un sens à sa vie. Toute la partie shōnen « chasse aux démons », c’est de la forme, de l’apparat, du divertissement. La véritable intrigue, c’est tout ce qui concerne Denji et ses interactions avec les autres personnages. La chasse aux démons n’est qu’une image du combat que mène Denji. Mais avant de combattre physiquement, c’est surtout un combat psychologique et introspectif. Toute l’œuvre est là pour nous montrer le développement de Denji, qui passe de l’enfant précaire criblé de dettes, mentalement et physiquement faible, à un adulte entier, qui s’impose et qui a trouvé du sens à son existence.


J’ai pas pu tout dire dans cette critique. On pourrait en parler pendant plusieurs heures. Mais Chainsaw Man, c’était franchement stylé. L’auteur est un peu foufou, l’œuvre est audacieuse sur de nombreux plans, mais c’est vachement bien foutu. Le côté slice of life de l’œuvre, sa symbolique presque philosophique, parfois, et sa scénographie sont un vrai plus. Je pense que c’est à lire et que c’est sûrement un des meilleurs titres sortis récemment. Ça va pas détrôner les classiques, mais je recommande !




K-WAY_rouge
8
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le 29 juil. 2026

Critique lue 5 fois

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