On n'ouvre pas ce livre. On y tombe. Et ce qu'on trouve en bas n'est ni beau ni rassurant : c'est vivant, organique, putride, et quelque chose dans nos tripes reconnaît cet endroit comme si on y avait déjà été, dans un cauchemar qu'on avait préféré oublier.
Adrian Smith n'a pas construit un monde. Il en a vomi un.
Tout ce que l'héroïc fantasy a lentement domestiqué au fil des décennies, les terres à conquérir, les royaumes à sauver, les héros taillés pour la légende et les sacrifices propres, Smith le défait planche après planche avec une jubilation qui ressemble à de la haine. Son univers ne respire pas l'aventure. Il suinte. Les landes sont terrifiantes non pas parce qu'elles sont peuplées de monstres, mais parce qu'elles semblent vivantes d'une vie qui précède l'humain et qui survivra à sa disparition sans le remarquer. Les cavernes sont putrides, les corps en décomposition permanente, et chaque recoin du monde de Smith semble exister non pour être exploré mais pour broyer ce qui s'y aventure. C'est un monde qui a renoncé à être habitable. Et qui s'en fout.
Au centre de tout ça : Ver. Trois jambes, silhouette difforme, regard de quelqu'un qui a depuis longtemps arrêté d'espérer que les choses s'arrangent. Un être que la plupart des auteurs auraient planqué en arrière-plan, ombre fugace dans un couloir, présence décorative dans un récit qui n'aurait pas eu besoin de lui. Ici, il porte tout. Non pas parce qu'il est choisi, ni parce qu'une prophétie l'a désigné, ni parce qu'un feu intérieur le consume, mais parce qu'il est là, et qu'il continue d'avancer quand tout lui intime de s'arrêter. Porteur de parchemin, dépositaire involontaire d'un destin cosmique, celui de libérer Gaïa des rois-barbares qui l'enchaînent, sa quête n'a rien du voyage initiatique. C'est une marche épuisante dans un monde qui ne lui doit rien et qui le lui fait savoir à chaque page, à chaque coup reçu, à chaque paysage qui s'ouvre non comme une promesse mais comme une nouvelle menace.
Ce qui rend Ver inoubliable, c'est précisément ce qu'il n'est pas. Pas d'élans de bravoure, pas de révélation intérieure, pas de moment où la lumière tombe sur lui d'une certaine façon et où on comprend que c'était lui, le héros, depuis le début. Il avance, c'est tout. Il trébuche, il saigne, il se relève non par courage mais par absence de choix, comme un homme qui continue de mettre un pied devant l'autre non parce qu'il croit en la destination mais parce que s'arrêter serait admettre quelque chose qu'il ne peut pas encore admettre. Et dans cette ténacité sans éclat, sans récompense, sans témoin, quelque chose se passe qu'on n'attendait pas : on finit par lui appartenir. Non par pitié, non par fascination morbide pour sa laideur, mais parce qu'il incarne une vérité qu'on reconnaît dans ses propres os, celle d'avancer dans un monde brisé non pas parce qu'on y croit, mais parce qu'on ne sait pas faire autrement. Ver nous ressemble plus qu'aucun héros ne nous a jamais ressemblé.
Le dessin de Smith est une langue étrangère qu'on apprend à lire malgré soi. Sa technique numérique, faite de coups de brosse en peigne, de flous qui semblent moins des effets que des blessures dans l'image, d'ombres métalliques qui chauffent sous leur propre pression, refuse la clarté comme on refuse une capitulation. Certaines planches ont une densité quasi photographique, comme si Smith avait trouvé le moyen de fixer sur papier des choses qui ne devraient pas exister, des textures de chair et de rouille qui semblent pouvoir se sentir autant que se voir. D'autres planches semblent en cours de désagrégation, à peine retenues avant de disparaître dans le noir, comme si le monde lui-même résistait à être représenté. Il faut s'éloigner pour voir, plisser les yeux, laisser l'image se former lentement, la façon dont on attend que ses yeux s'habituent à l'obscurité dans une pièce inconnue. C'est inconfortable. C'est voulu. Et c'est efficace d'une façon que le dessin propre et léché ne pourrait jamais être, parce qu'un monde propre et léché n'aurait rien à voir avec ce que Smith veut montrer.
Le scénario est mince, assumé, presque nu : trouver des clés, libérer Gaïa, survivre. On pourrait y voir une faiblesse. Ce serait un contresens. Ce dépouillement est la condition de tout le reste, l'espace vide qui permet aux images de respirer, au lecteur de s'égarer, au monde de peser sans avoir à se justifier. Smith n'est pas romancier, il est visionnaire, et ce récit squelettique n'est pas une histoire au sens traditionnel du terme, c'est une errance structurée, une excuse pour traverser des tableaux qui auraient existé sans la trame narrative et qui la dépassent à chaque page. Ver ne progresse pas vers une révélation. Il traverse des cercles, comme on traverserait un enfer personnel qu'on aurait depuis longtemps arrêté de comprendre, et dans lequel on continue quand même d'avancer parce que rebrousser chemin est impensable.
Certaines pages sont moins abouties. Certains moments restent à l'état d'esquisse là où on attendait une résolution visuelle. Cette irrégularité existe, et prétendre le contraire serait mentir. Mais elle dit quelque chose sur l'œuvre que la perfection n'aurait pas pu dire : on sent un artiste qui a ouvert une porte vers ce qu'il avait dans la tête et qui l'a laissée ouverte, sans filet, sans relecture anxieuse, sans la peur de décevoir. Chronicles of Hate est une œuvre qui porte ses cicatrices à vue, et c'est pour ça qu'elle respire là où tant d'autres suffoquent sous leur propre polish.
En refermant ce livre, ce qui reste n'est pas une image précise ni une scène mémorable. C'est une sensation physique, celle d'avoir marché longtemps dans un endroit hostile, aux côtés d'un être qui portait trop pour ses trois jambes et qui a continué quand même, non par gloire, non par foi, mais par cette forme d'entêtement obscur qui est peut-être la seule vraie définition du courage. Ver n'est pas un héros. Il est quelque chose de plus rare et de plus dérangeant : la preuve que dans un monde sans lumière, sans promesse, sans raison suffisante, avancer est déjà un acte de résistance absolue.