Dead Rock
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Dead Rock

Manga de Hiro Mashima (2023)

En ma qualité de critique de manga – je m’attribue l’étiquette, à vous de me l’ôter si elle vous paraît déplacée – j’admets parfois être surpris. Plaisamment, même. Ne vous fiez jamais à vos a priori, ce que je ne fais pourtant que trop souvent, car un auteur que vous croyez enterré peut encore trouver la voie des cieux jusqu’à gratter aux portes de l’Olympe. Vous ne l’espériez pas, vous n’auriez jamais osé l’envisager et moi non plus : Hiro Mashima, avec Dead Rock, nous sanctionne cette fois d’un manga d’exception.


Ne tombez pas de votre chaise car je l’ai fait pour vous afin que vous n’ayez pas à vous ruiner les lombaires. Lui, cet auteur que j’estimais jusqu’à lors innommable, que je n’ai pourtant que trop massacré à coups de verbes acides, a su tirer les enseignements de la rosserie infligée. Peut-être n’a-t-il pas corrigé tous ses travers, ce qui subsiste étant son style après tout, néanmoins, Hiro Mashima s’est trouvé là où on ne l’attendait pas : en haut de notre estime.


Ce n’est pas la première fois que le phénomène advient. En d’autres occurrences, j’aurais été amené à considérer un auteur lamentable pour réviser mon jugement le concernant à l’autre d’une autre de ses créations. M’aurait-on dit d’Akira Toriyama, après une lecture de Docteur Slump, que celui-ci me ravirait l’âme et l’esprit avec son prochain titre, que je n’aurais pas alors ri, mais baffé l’impertinent qui aurait osé me soutenir une pareille ineptie. Chacun en attestera cependant, j’aurais eu bien tort d’agir en ce sens et ce, bien que j’eus en principe toutes les raisons de réagir de telle sorte.


On se surprendra cependant à encenser Hiro Mashima, lui qu’on sait non pas auteur, mais criminel. À son casier judiciaire, que d’autres, moins informés, qualifient de « bibliographie », figurent nombre de forfaits inqualifiables, auquel il a cependant attribué des titres. Aussi, ses attentats au bon goût auront été désignés comme Rave, Fairy Tail, Eden Zero sans compter Mashima Heros, tombé là comme l’apothéose d’un Armageddon cataclysmique.


Rangez cependant vos torches, vos fourches et le désinfectant, car Dead Rock vient renverser la vapeur, au point presque de nous faire basculer par-dessus bord. Un tel revirement, d’abord inespéré, était surtout inouï. Qui aurait pu dire d’Hiro Mashima qu’il aurait un jour, au bout du crayon, de quoi nous capter le temps d’une lecture qu’on jugera toujours trop courte tant elle fut délectable.


En premier lieu, personne ne saurait faire l’impasse sur le dessin, conséquemment sublimé afin de mieux souligner les nouveaux tons qui s’abordent alors. Transfiguré de la trame au crayon, Dead Rock a l’air si stupéfiant qu’on le jurerait écrit et dessiné par un autre. On aura beau dire, on aura beau croire ; j’ai lu et relu le nom de l’auteur, de gauche à droite, de haut en bas et en faisant le poirier ; c’était toujours « Hiro Mashima » qui nous apparaissant. Pour un Shônen, ce qu’on découvre là, rien qu’à l’aborder par ses atouts graphiques, a un quelque chose, un « je-ne-sais-quoi » d’exceptionnel ; on ne saurait en tout cas placer les mots justes pour qualifier quelque chose qui nous dépasse à ce point.



De prime abord, chacun jugerait Yakuto comme cet invariable protagoniste de Shônen pétillant et turbulent, n’ayant que sa bonne humeur à mettre en exergue. Et pourtant, il n’en est rien. J’ignore trop qui le lui a conseillé, mais Hiro Mashima, afin de donner le change à ses personnages, afin qu’ils soient marquants, les a nuancés et approfondis que cela ne se fait que trop peu, sinon jamais, dans un manga. Les nuances sont par ailleurs si fines qu’on ne les distingue pas à l’œil. Oui, indubitablement, il faut relire Dead Rock pour réellement en saisir la subtilité et le travail minutieux du stylo sous le caractère.


Excellent en toute chose, esquivant cette fois toutes les fausses notes sur la partition, Hiro Mashima construit un univers qu’il a cette fois pris soin de planifier. Le contexte qu’on nous présente a ça de savant qu’il se dévoile à nous avec parcimonie, quelques bribes à la fois, pour composer un tout parfaitement cohérent et structuré où chaque élément y est à sa place et s’orchestre dans un ensemble qui, sous nos yeux, formera le très inspiré Niveau 666 du Monde des Démons. Qu’on ne se fie pas à la simplicité des titres accordés aux tenants du monde qu’il nous dépeint, car ce n’est qu’afin de nous désarmer qu’Hiro Mashima nous enrobe un concentré de complexité sous de faux apparats de niaiserie.



Lentement mais sûrement, une étape à la fois afin de prendre le temps de poser l’intrigue, l’histoire vient à nous, à moins que nous venons à elle, pour nous entraîner dans un périple surprenant où, si les combats sont légions, le scénario n’en est pas effacé pour autant. C’est d’ailleurs afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte que je nous le délivre pas ici. Viendrais-je de toute manière à vous le résumer que je ne le ferais que trop mal, car oubliant ce qui en fait le sel en ne vous décrivant que le plat. La trame a l’air simpliste, mais c’est dans l’ombre de ses nuances qu’on décèle toute la précaution portée au détail de l’écriture de son auteur. Je n’ose en dire davantage et ce, pour que vous puissiez connaître ce plaisir qui fut le mien d’en déflorer le script.


Alors qu’on croit toutes ses ressources portées à notre connaissance dès le premier chapitre, de nouveaux soupçons de génie parsèment le court – trop court – déroulé des événements de Dead Rock. Les combats, pléthoriques bien que chaque fois justifiés par la nécessité de l’intrigue, magnifiés par un dessin encore une fois somptueux – j’insiste – font étalage d’un réel sentiment d’adversité dans la tourmente martiale. Les Démons qu’on nous présente sont autant de menaces venues nous faire frissonner. Si l’on m’avait dit que je trouverais un manga plus engageant que ne l’était Yu Yu Hakushô sur la thématique du monde des morts… je ne l’aurais pas cru déjà, mais encore moins s’il m’avait assuré que l’auteur en serait Hiro Mashima.



Mais ce serait commettre une bévue grossière que de faire l’impasse sur la créativité patente de l’auteur. Le character design des démons nous conduira naturellement à penser, au regard de la qualité graphique, que l’inspiration de Berserk est flagrante. Dead Rock est en effet une œuvre de Dark Fantasy qui, avant de devenir elle-même une référence en la matière, s’inspire des meilleurs d’ici à ce qu’elle les supplanta. Manganim, très perspicace quant à la qualité du manga – qualifié à juste titre de « Chef d’œuvre  » par le soin de ses chroniqueurs avisés – ne manquera pas de rappeler à quel point Dead Rock incarne la Dark Fantasy dans ce qu’elle a de plus sombre d’abord, et de fantaisiste ensuite.


Et que dire de son vivier de protagonistes qui, pour nous dérouter, ne ressemble en rien à ceux de ses œuvres précédentes, où nous retrouvions sans cesse l’insipide et sempiternel trio d’archétypes lamentables accompagnés d’un mascotte. Ici, il n’en sera rien, Hiro Mashima ayant eu à cœur de se renouveler en toute chose. Les personnages s’acceptent en effet comme de petits trésors scripturaux, chacun pesant de toute sa personnalité sur le scénario afin, chacun, de le buriner l’un après l’autre de l’influence qu’ils exerceront sur lui. Tout le monde se souviendra de Frey, Raizen et Hien, sans parler de Mikoto, Hani et Chako ces compagnons tragiques du héros dont la synergie de groupe, je le crois, est plus entraînante encore que ne l’étaient les liens unissant les Stardust Crusaders.


Rien ne justifie qu’on fasse l’impasse sur Dead Rock, si ce n’est à vouloir se priver d’un renouveau du Shônen. C’est encore prématuré, la série n’a pas encore derrière elle le poids des années et son histoire n’en finit pas de se construire, mais il n’est pas exclu que la présente composition, du fait de sa maturité et sa qualité d’écriture scrupuleuse, s’accepte auprès du public comme le nouvel âge d’or du manga.


Dire que j’ai failli faire l’impasse sur un titre dont je savais ; donc je croyais savoir, qu’il serait un énième échec. Les mots, seuls, ne suffisent pas à témoigner le sentiment que vous inspire Dead Rock après que vous vous y soyez essayé. Je partais en quête de lui tailler des croupières, et je revenais de mon lynchage à genoux, terrassé par la puissance de l’œuvre dont le maître mot, encore une fois, est la subtilité. Ce que vous lirez, vous en prenez la pleine conscience après avoir lu entre les lignes, à découvrir un propos insoupçonné au message que vous auriez sinon trouvé absurde.


Encore ébranlé de ma lecture d’une telle œuvre – je l’achève à peine – je ne peux que vous encourager à la lire sur le champ, quitte à relire ma critique pour mieux vous persuader de la qualité objective de ce qu’est fondamentalement Dead Rock. L’intrigue, insaisissable, s’y élabore comme un puzzle. Un peu à la manière d’un texte dont vous renverseriez le propos en ne lisant que la première lettre de chaque paragraphe pour en découvrir un message caché. Ou bien, en tenant compte du contexte et en vous attardant sur sa date de parution. Oui, de cet ordre là, vraiment. J’insiste.

Josselin-B
10
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Créée

le 1 avr. 2026

Critique lue 225 fois

Josselin Bigaut

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