Deicidium - Par Ram V & Evan Cagle - Ed. Morgen

Et ça continue encore, et encore... Morgen persiste, à peine avant de souffler sa première bougie, à nous rincer de cadeaux alors que Noël n’est que dans deux mois. Au programme de cette fin octobre, la migration de deux artistes majeurs de la scène du comics américain dans l'Hexagone, lesquels nous livreront avec Deicidium un projet en 3 cycles de 3 tomes. Une offre que notre porte-monnaie ne saurait refuser. C’est que le début, d’accord – d’accord... Mais on espère bien que ce train de nuit va poursuivre à nous entraîner vers les étoiles.


Ne tournons pas autour du pot plus longtemps. Les deux titans que Morgen a réussi à réunir, après de multiples collaborations et avec l’appui d’Arnaud Tomasini (rédac-chef de First Print) en tant que co-éditeur, ne sont autres que Ram V et Evan Cagle. Si vous suivez de près le marché des comics, leurs noms ont forcément papillonné jusqu’à vos oreilles.


Depuis 2016, le premier enchaîne les pépites saluées par le public comme par la critique, tout en empilant les prix sur ses étagères. Toutes les morts de Laila Starr, Resurrection Man, These Savage Shores, Aquaman Andromeda, Batman Nocturne… c’est lui. Plus récemment, c’est encore lui qui est allé dénicher le crayon d’Evan Cagle pour lui faire signer son premier comics avec Dawnrunner, qu’ils cosignent - et dont on vous recommande, couteau sous la gorge, la lecture.


Un seul album, rien qu’un, et la réputation du dessinateur a gonflé pour atteindre la stratosphère. Depuis, les deux compères sont à la tête du nouveau run des New Gods, une création originale de Jack Kirby, pour l’écurie DC. Et malgré cette surcharge de boulot, ils trouvent - on ne sait par quel miracle temporel - encore le temps de caser un nouveau projet à côté. De quoi nous ravir, évidemment !


Rodés aux succès, les deux artistes débarquent donc chez nous avec une nouvelle série qui devrait connaître de beaux jours devant elle. Comme indiqué plus haut, Deicidium devrait s’étaler sur plus de neuf tomes. Une saga au long cours dont nous ne découvrons ici qu’une première fenêtre.


On préfère prévenir, le récit ne vous prendra pas par la main. Il faut s’accrocher. À peine les premières pages entamées que nous voilà déjà projetés comme une balle à faire connaissance avec une bonne dizaine de personnages, disséminés dans les différentes artères d’une ville tentaculaire.


Très vite, Ram V donne le ton. Tout semble se dérouler dans une même unité de temps, ce qui contribue à cette impression de précipitation. Heureusement, pour donner corps à ces lieux disparates, le scénariste peut compter sur le graphisme de son complice.


La maîtrise de Cagle n’est plus à prouver. Artiste hybride, capable de s’épanouir dans des registres variés, il trouve ici un terrain de jeu à la mesure de son talent : les architectures monumentales. Par instants, on se croirait devant une gravure de Gustave Doré. Pour un projet publié au pays des baguettes, le rapprochement a de quoi faire plaisir.


L’ombre de Schuiten plane également sur les planches, même si l’influence majeure reste celle du manga, plus précisément d’Otomo et de Kishiro. La souplesse des personnages, conjuguée au travail du noir et blanc, confirme le goût de l’artiste pour les êtres égarés dans une mégalopole et une histoire qui les dépassent. Quant à ces immeubles vertigineux qui tutoient les cieux, ils ne font que renforcer le sentiment d’écrasement face aux forces qui régissent ce monde.


De toute évidence, Ram V nous dresse le portrait d’une société profondément inégalitaire, une dystopie au bord de l’explosion. Partout, la fureur grimpe comme du lierre. Nous prenons le récit au moment précis où l’ordre établi menace de basculer. Les instances religieuses tremblent devant un nouveau prophète d’à peine 12 ans qui a réussi à émerger des rangs de la plèbe. L’insurrection gratte à la porte et toute ressemblance avec une certaine actualité serait, bien entendu, purement fortuite.


Pour appuyer cette décadence contre laquelle la population se soulève, Cagle passe avec une aisance remarquable du gigantisme au minuscule. D’un côté, nous profitons d’édifices monumentaux semblant vouloir défier la mort ; de l’autre, nous descendons au niveau d’individus broyés par leur propre insignifiance dans cette matrice.


Toute la thématique se dessine dans cette opposition entre splendeur et modestie, entre divinités révérées et humanité bafouée. Les architectures colossales, bien que majestueuses, matérialisent le rapport de force qui traverse le récit. L’Homme se retrouve minuscule face à ce qui le dépasse, qu’il s’agisse du pouvoir, des grandes idées révolutionnaires ou de sa dévotion nébuleuse face à ce qu’il veut croire. Aussi, lorsque le twist surgit, ce paradigme se trouve bouleversé, sinon renversé, et vient redistribuer les cartes.


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il y a 5 jours

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