Araki avait à l'origine prévu de finir Jojo avec Stardust Crusaders. Il avait imaginé l'histoire jusque-là et la partie apporte en effet une conclusion satisfaisante au récit. Dio ? Battu. La menace du masque de pierre ? De l’histoire ancienne. Le problème, c’est que Araki s’est beaucoup attaché à JoJo et que la perspective de poser le point final ne l’enchante pas du tout. Ça et l’explosion en popularité du manga pendant Stardust a dû aussi jouer. C’est comme ça qu’il a décidé un peu à l’arrache d’entamer une nouvelle partie sans encore trop savoir où ça mènerait.
On a d’ailleurs effectivement l’impression de découvrir Morioh en même temps que son créateur. Il saute de petite intrigue à petite intrigue, tentant de trouver le cœur de l’histoire, donnant cette ambiance slice of life à ce qui est censé être un battle shonen. En plus de ce virage d’ambiance, contrairement aux parties 2 et 3, la partie n’est pas une épopée à travers le monde, il ne s’offre même pas un décor inhabituel pour un manga de l’époque comme avec Phantom Blood (un manga se passant en Angleterre dans les années 80 c'était osé). Toute l’action se déroule dans une petite ville de banlieue japonaise. Ça fait flipper quand même. Un manga aussi over the top et subversif que JoJo qui utilise l’une des formules les plus basiques d’un manga ? Eh bien ça marche.
Araki a su donner une âme à Morioh. La ville transpire la bizarrerie propre à JoJo et a tout autant de personnalité que n’importe quel autre personnage du manga là où jusqu’ici le lieu où se déroulait l’action avait tendance à être effacé par rapport aux personnages. Oui, on voyageait, on a vu l’Angleterre, l’Italie, le Mexique, l’Egypte, mais tout ces lieux avaient en général autant de présence que le décor en carton d’une pièce de théâtre à petit budget. Morioh, elle, s’impose au regard. Pour ce qui est de l’aspect slice of life, ça en a surement rebuté certains mais simplement voir Josuke et compagnie vivre diverses aventures loufoques entre deux journées de cours a été un vrai plaisir, surtout quand ces aventures débouchent souvent sur des combats bien jojoesques. Ces aventures ont même leur utilité puisque presque tout ce qui se passe dans la première moitié du manga finira par être exploité quand la véritable intrigue finit par démarrer. Ça et ça permet aussi à Araki de montrer qu’il maîtrise bien mieux l’écriture de personnage. On ne se concentre plus sur un petit groupe de personnages, c’en est cette fois toute une floppée qu’Araki nous présente. Sa manie de faire des antagonistes mineurs des personnages récurrents après leur combat fait que DIU se retrouve de plus en plus peuplée au fil de l’histoire et pourtant, tout le monde a quelque chose qui le démarque. DIU est une des seules parties ou je ne me dis jamais dans sa relecture « Ah, je l’avais oublié celui-là ». Au sein même de notre groupe de héros, le traitement des différents personnages est bien mieux géré. La partie 3 souffrait d’une certaine inégalité dans le traitement donné à ses différents protagonistes alors qu’ici, Josuke, Koichi, Okuyasu, Rohan et Jotaro finissent tous par briller un moment ou un autre tout au long du manga. Cela peut en faire cependant râler certains car ça veut dire que Josuke est l’un des jojos les moins mis en avant dans sa propre partie. Ça ne m’a personnellement pas gêné car le personnage sait se rendre marquant dans le temps d’"écran" réduit qui lui est alloué.
Un autre élément qui ne passe pas inaperçu dans DIU est la transition graphique. Il a passé les trois premières parties à dessiner des armoires à glace qui feraient pâlir Schwarzenegger et a commencé DIU avec la même DA. Cependant, il semble prendre un virage radical dès les premiers volumes. Ses personnages font un régime express, perdent des kilos de muscles en l’espace de quelques chapitres, et adoptent une silhouette bien plus proche de celle retrouvée dans les magazines de mode si chers à Araki. Il se débarrasse enfin de l'aspect épique à gros muscle caractéristique des films des années 80 pour adopter un style bien plus proche de son propre sens de l'esthétique et correspondant plus à l'atmosphère de la partie (Morioh n’est pas en endroit adapté pour avoir des Rambo japonais se foutre violemment sur la gueule). Bienvenue aux années 90 et à son village peuplé de sosies de Prince (qui a d'ailleurs moyennement apprécié l'inspiration prise sur son style pour le design de Josuke). Araki laisse libre court à son amour de la mode en faisant de tous ses personnages de véritables mannequins au style vestimentaire bien distingué. C'est là que l'esthétique Jojoesque du manga se révèle réellement. J'apprécie l'esthétique des premières parties de jojo mais c'est le style adopté ici auquel j'ai toujours été le plus sensible donc je ne peux qu'adorer cette transition visuelle.
Un dernier point que je voudrais aborder avant que Kira déboule dans le récit est la créativité des stands. ENFIN on a plus que du simple « ooga bogga moi avoir stand taper fort » ! On commence à avoir des pouvoirs bien plus créatifs, pensés en fonction de la psychologie du personnage et dont le design est presque à chaque fois du bonbon visuel. On oublie aussi le tarot ou les dieux égyptiens, maintenant on plonge tête la première et de manière bien définitive dans le monde de la musique. C’est absolument iconique dans le manga, c’est Araki qui nous affiche fièrement ses goûts musicaux, et c’est un excellent moyen de faire de supers découvertes (merci infiniment Araki de m’avoir fait découvrir Pink Floyd). Bon, faut s’habituer à avoir des personnages qui vantent la puissance de leur « Red hot chili pepper », tentent d’échapper à « Highway Star » ou affrontent sauvagement « Killer Queen » mais on finit par ne plus pouvoir s’en passer et prendre plaisir à deviner quel groupe mythique déboulera dans la suite du manga.
Passons enfin aux choses sérieuses. Après s'être cherché un moment, Araki finit enfin par savoir où il veut aller avec la partie 4 et introduit son antagoniste principal : Yoshikage Kira. La transition de la partie slice of life à un murder mistery est assez brutale et m'avait laissé perplexe la première fois. L'anime améliore heureusement ce problème en disséminant des indices de la présence de Kira dès les premiers épisodes. Ils corrigent un autre élément me gênant dans le manga qui est le fait d'utiliser Shigeshi et Cinderella comme des outils scénaristiques pour l'introduction des enjeux autour de Kira :
Chacun est introduit pour mourir juste après d'une manière arrangeant bien le scénario. L'arc de Cinderella arrive d'ailleurs comme un cheveu sur la soupe au moment où le manga est supposé prendre une tournure plus sombre. Avoir placé dans l’anime l’arc de Cinderella avant le reveal de Kira permet à elle et Shigeshi de respirer un peu avant leur fin explosive et ça donne un aspect moins artificiel à la progression de l’intrigue.
Une fois ce démarrage cahotant passé, la suite est heureusement d’une bien meilleure qualité. On y constate une amélioration énorme par rapport aux précédentes parties qui est de nous donner un antagoniste avec une véritable personnalité. Kars et surtout Dio manquaient totalement de subtilité, le manga semblant craindre qu'on oublie que ce sont bien les méchants (Wham est le seul antagoniste des trois premières parties avec une bonne écriture). Ici, Kira a des motivations claires et a une psychologie absolument fascinante. C'est même légèrement perturbant de passer d'un Dio caricaturalement mauvais à un personnage tellement bien écrit qu'il en est presque réellement terrifiant (certaines scènes avec Kira réussissaient à me mettre réellement mal à l'aise). Le fait d’avoir régulièrement le point de vue de Kira lui-même aide d’ailleurs beaucoup à se mettre dans ses baskets, on se prendrait presque à souhaiter le voir réussir à récupérer son sac de Shigeshi ou de vaincre la saloperie mi-plante mi-chat venue squatter son jardin. Avoir son point de vue, être témoin de ses difficultés, voir le combat qu’il mène pour se protéger des protagonistes à mener sa vie « normale » aide énormément à le rendre humain.
Les choses se complexifient encore quand le point de vue de Hayato est introduit. Et là où le POV de Kira montre son côté humain, celui de Hayato montre à quel point il est absolument terrifiant quand on n’est pas un manieur de stand mais une personne normale (un enfant même dans le cas présent). Je me souviens avoir été marqué par une planche précise du manga où Hayato, ayant maintenant la confirmation que l’homme vivant chez lui n’est pas son père et que sa vie est sûrement en danger, se cache de Kira, une expression de pure terreur sur son visage, alors que ce dernier se trouve alors à quelques mètres de lui. Si du point de vue de Josuke et compagnie, DIU est un battle shonen/slice of life ponctué, certes, de moments sombres et dramatiques mais gardant toujours un certain humour, le point de vue de Hayato s’apparenterait plus à un film d’horreur.
Pour revenir sur nos protagonistes d’ailleurs, la deuxième moitié du manga n’a pas complètement abandonné le slice of life de ses débuts. De l’introduction de Kira jusqu’à l’arc Atom Heart Father, l’intrigue se concentre sur le fait de retrouver Kira mais une fois Yoshihiro parti avec la flèche, nos héros repassent leur temps à affronter la flopée de manieurs lâchée sur eux pour les ralentir dans leur enquête. L’utilisation très régulière du point de vue de Kira puis de Hayato à partir de ce moment vient probablement d’une volonté d’Araki de continuer de faire avancer l’intrigue pendant que les protagonistes s’occupent des obstacles laissés sur le chemin par Yoshihiro (et partent parfois complètement en quête annexe comme lors de l’arc du jeu de dés).
Dans l’ensemble, c’est une méthode qui marche bien car on enchaîne les moments loufoques et drôles avec des séquences bien plus lourdes. Je suis quand même content que l’animé ait organisé les quelques derniers combats avec le système d’heure et de lieux pour rendre un peu moins brouillon tout ça.
Bon, cette review est franchement longue, il serait temps de se pencher sur le combat final :
On est pas sur une confrontation grandiose à la Jotaro vs Dio mais le niveau d’intensité est presque encore plus élevé. Voir Hayato, je le rappelle un GAMIN, tenter désespérément de venir à bout d’une capacité de stand absolument brutale pour finir par réussir à être plus intelligent que lui, ça fait déjà bien retenir son souffle. On a droit ensuite à un combat Josuke vs Kira sans pitié où Kira n’hésite pas à mettre en péril la vie de tout ceux qui lui passent par la main pour faire craquer Jojo qui finit par un dénouement à l’image de la partie : tous les personnages, ensemble, finissent par vaincre Kira. Beaucoup ont râlé sur le fait que Josuke n’achève pas lui-même l’antagoniste principal de la partie mais ça aurait été à l’encontre de sa personnalité de le voir tuer un homme, même quelqu’un comme Kira, de sang-froid, et le focus tout le long de la partie sur le groupe de personnage plus que sur une personne rend la confrontation collective bien plus logique.
En bref, malgré quelques éléments brouillons, une partie qui a eu du mal à se trouver, et les quelques petits soucis de rythme, j’adore Diamond is Unbreakable. C’est l’une des parties les plus fun à lire, au casting le plus marquant, l’un des méchants les plus fascinants, une esthétique 90’s collant à merveille au nouveau style d’araki… En bref, si les trois premières parties ont donné sa forme et sa popularité à Jojo, c’est là que le manga a trouvé son vrai visage et que ce qui rend le manga aussi légendaire a commencé.