J’ai découvert Norm Konyu très récemment grâce à son ouvrage The Junction, dont j’ai longuement parlé ici. Après avoir dévoré cet opus, il m’en fallait plus. Je me suis donc procuré sa première œuvre, Downlands, parue en avril 2025 aux éditions Glénat. Et quel bonheur de me replonger dans l’univers de l’artiste canadien, dont le style graphique et l’univers ambivalent m’ont totalement conquise. Downlands est donc la première bande-dessinée de l’illustrateur et scénariste Norm Konyu, qui a également travaillé durant des années dans l’animation pour de grandes firmes telles que Dreamworks, Nickelodeon ou encore Cartoon network. Avec un tel palmarès, on comprend mieux d’où vient le talent de l’artiste.
Norm Konyu nous met une nouvelle fois face à la perte et au deuil dans Downlands, avec toutefois un traitement différent de The Junction. Ici, il aborde le sujet à l’aide de mythes et légendes anglo-saxons, notamment avec la figure du chien conduisant les morts dans l’au-delà. Il déroule son histoire labyrinthique dans laquelle James, un adolescent de 14 ans qui vient de perdre sa soeur jumelle, se retrouve hanté par le gros chien noir qu’elle aurait aperçu avant de décéder. Afin de tirer cette histoire au clair, il se lance sur les traces de cet étrange canidé qui peuple les récits du folklore local. A mi-chemin entre conte merveilleux et fantastique inquiétant, Norm Konyu nous plonge dans son univers nébuleux à la manière d’un David Lynch dans Twin Peak ou encore d’une Daphné du Maurier dans Ma cousine Rachel.
D’ores et déjà habituée à la patte graphique de l’artiste, je me suis plongée avec délectation dans cet album qui répond d’une belle façon à The Junction en proposant une œuvre miroir. D’un premier abord, le trait pourrait sembler figé et peu expressif, avec ses visages anguleux et ses silhouettes désarticulées. Mais une fois immergé dans le récit, on se rend compte que le dessin sert parfaitement la narration cryptique. Si les émotions se lisent difficilement sur les visages des personnages, elles n’en restent pas moins vives face aux événements traumatiques vécus par James.
L’histoire prend place au sud de l’Angleterre, dans la région des Downlands, dans les villages d’Alfstanton, Stonebridge et Wells Cottage, des lieux chargés d’histoire et surtout, de magie. A travers ses recherches sur les légendes locales, l’adolescent découvre que sa sœur n’est pas la seule à avoir aperçu le molosse avant sa mort. Norm Konyu se distingue réellement par sa capacité à mettre en images des éléments fantastiques de folklore pour aborder un sujet aussi délicat que la perte d’un être cher. Au travers d’époques diverses, toutes liées ensemble par ces croyances populaires, James va apprendre à lâcher prise et faire son deuil, à comprendre ce qui est arrivé mais surtout à accepter la réalité.
La narration mise en place par l’auteur est à la mesure du récit proposé, c’est à dire que l’on progresse avec le protagoniste à tâtons, au fur et à mesure de la résolution des mystères qui entourent la vision de ce mystérieux chien. Toutes les inspirations qui ont guidé la création de ce récit sont expliquées à la fin de l’ouvrage. J’ai découvert de nombreuses légendes dont je n’avais jamais entendu grâce à ces annexes détaillées, c’était vraiment fascinant en plus d’être vraiment bien documenté.
Le travail de coloration est lui aussi admirable. Norm Konyu joue avec les contrastes, il propose tour à tour des cases monochromes aux tons pastels dilués afin de les ancrer dans une temporalité ancienne, puis des pages aux tons plus accentués qui nous ramènent dans la réalité. C’est ce que j’avais déjà beaucoup apprécié dans The Junction, et que je retrouve avec plaisir dans Downlands. Et parfois, les repères se brouillent, les couleurs deviennent plus fluide et la barrière entre rêve et réalité se fissure. Je suis très sensible à ce genre de coloration et j’ai trouvé admirable la façon dont Norm Konyu joue avec ce sens.
Pour résumer, Downlands est un ouvrage à la mesure du talent de son auteur Norm Konyu. Entre folklore, mythes et légendes, l’histoire nous entraîne dans le quotidien banal de personnes lambdas, nous confronte à des sujets graves qui sont traités avec une justesse remarquable. J’espère sincèrement que l’auteur nous proposera d’autres albums d’aussi bonne qualité, car je suis vraiment impatiente de pouvoir me plonger à nouveau dans les pages d’un Downlands.