Plutôt que de vous infliger l’ignoble livre audio de Dracula, interprété par Omar Sy et la nepo baby de Vincent Cassel, dont l’âcre communication fait le tour des plateformes, je vous conseille de vous rabattre sur cette déclinaison signée James Tynion IV & Martin Simmonds, le tandem derrière l'une des plus grandes séries de cette décennie, la célèbre The Department of Truht.
Vous voilà plonger dans les ténèbres londoniennes où le plus célèbre des vampires retrouve ses lettres de noblesse dans un écrin à sa juste mesure : terrifiant et magnétique. Attrapez votre crucifix, vous en aurez diablement besoin.
À l’image d’Andrea Sorrentino (compère de Jeff Lemire sur Gideon Falls), Simmonds travaille sa page comme une toile de maître, en explore les moindres possibilités, les moindres recoins afin d'en arracher ce théâtre d'ombres. Son style évoque évidemment celui de Dave McKean, un parenté de génie qui était parvenu à nous refiler quelques migraines d'angoisse avec son célébrisime Arkham Asylum.
Les couleurs suintent et les ténèbres s’infiltrent jusque dans les interstices des cases, lesquelles disparaissent au profit d'une composition se noyant dans son sujet, épousant les formes de l'effroi. Une matière graphique poisseuse, presque maladive, qui semble vouloir gangrener le papier lui-même. Devant cette histoire de vampire, on songe à Batman, autre créature noctilienne sur laquelle Tynion a déjà posé sa plume, mais dont les crocs, ici, se révèlent autrement plus dangereux et effilés.
Derrière cette élégante procession funèbre couve une volonté presque... réparatrice ? Combler les hors-champs du roman de Bram Stoker, mais plus particulièrement celle le classique de la Universal porté à l'écran par Tod Browning. Aussi, il sera question d'exhumer la figure de Renfield et Monica Harker, ces rendez-vous manqués par la caméra de Browning, ces silhouettes laissées dans la noire obscurité malgré leurs potentiels. Une initiative bienvenue, qui permet de déplacer légèrement le regard sans bouleverser les fondations de l’édifice.
Dracula demeure l’un de ces monstres séminales, un archétype qui a façonné la parade de succession. Son ombre plane autant sur ce Londres mourant de la fin du 19e que la culture populaire. Même muet, il a ce don d'ubiquité. A l'instar de Francis Ford Coppola, le scénariste lui offre une présence en surimpression, une aura tutélaire, une contamination des planches elles-mêmes.
Dans cette nouvelle itération, le prince des vampires ne se contente pas de rôder dans le fog. Il sert davantage de miroir déformant, convoitant moins notre chair que notre sainteté, cet éclat fragile dont nous aimons nous croire dépositaires. La foi devient de fait cette lumière d'espoir que la créature admire / convoite autant qu'elle craint, lui renvoyant sa propre atrocité.
Le suceur de sang nous promet la lune, appâte nos âmes friables et nous ensorcelle de son néant affamé. Sa violence nous enivre, jusqu'à nous faire croire qu'elle pourrait nous enrichir. Et lorsque ses doigts raclent l'intérieur de notre crâne, difficile de prétendre que nous n'avons pas entrouvert de notre propre chef la porte du tombeau (pour peu qu'on apprécie un lit aussi étroi).
Une belle messe noire, donc, portée par les visions hallucinées de Simmonds. Reste que, derrière les vapeurs sépulcrales et les élégantes arabesques graphiques, cette adaptation peine sans doute un chouilla à transfigurer son concept, la faute d'une trop petite marge de manœuvre, à peine guère plus de 110 pages. N'en demeure pas moins ce souffle qui caresse notre nuque tout du long de sa lecture, ou ces deux yeux qui me regardent par-delà les ténèbres de mon placard EN CE MOMENT MÊ.................