Eater
6.8
Eater

Manga de Masatoshi Usune (1990)

J’y viens, j’y retourne même, à remonter le temps jusqu’à une époque pas si lointaine où Masatoshi Usune nous régalait de ses créations. Pour qui a goûté Desert Punk, cette incursion plus profonde dans les œuvres du démiurge s’impose d’elle-même. Eater pré-existe dans le palmarès de l’auteur à son œuvre phare, aussi celle-ci n’a vécu que discrètement, bien à l’ombre de la postérité, hélas relative. Un tel discrédit, on en tout cas une absence flagrante de plébiscite était-elle justifiée par ce qui nous sera déballé le temps de trois tomes ? Trop zélateur de ses grâces et de ses esquisses, j’ai comme un doute sur la question ; il me tardait en tout cas de déflorer les premières merveilles scripturales de Masatoshi Usune.


Je retrouve son dessin des débuts de Desert Punk. Ces designs de personnages légèrement arrondis, d’où il exhale une forme de juvénilité contrastant aussi bien qu’elle s’harmonise à la noirceur de sa trame, ça me ravissait le cœur sans que je ne me défende. Pour un peu, à cet auteur là, je lui cédais le plébiscite avant de découvrir ce qu’il avait bien pu dessiner.

Les émoluments graphiques qu’il nous sert pourraient être définies comme une expression d’un sourire bon enfant au beau milieu des enfers. Ces visages ingénus et innocents, bien conceptualisés et uniques en dépit de leur simplicité apparente, s’accordent à merveille à la douce horreur qui vient et qu’on acclame.


On dit – en tout cas je le dis – qu’une perpétuelle itération ne tient pas nécessairement du radotage, mais de la cohérence. Aussi, je me répète en vous disant qu’il y a, entre Masatoshi Usune et Yoshihiro Togashi, une proximité patente. En soutenant ceci, je ne fais alors que vous confirmer ma thèse, celle-ci étant sans cesse mieux fondée à mesure que je fais connaissance avec le registre de l’auteur. Rien que l’orchestration du paneling et la disposition des éléments dans les cases est commune aux deux auteurs. Et c’est sans compter le scénario. Une lycéenne qui voit des fantômes, me direz-vous, ce n’est pas l’apanage de Yu Yu Hakushô. J’y consens ; les dents serrées et le regard mauvais, mais j’y consens. Que l’affaire scénaristique qui nous concerne, néanmoins, advienne un an après la sortie dudit Yu Yu Hakushô m’enjoint à adresser un sourire condescendant à qui douterait de mon hypothèse. Que ce soit le dessin ou le propos, croyez bien qu’un œil aussi avisé que le mien quant à ce qui tient au répertoire Togashi sait reconnaître l’évidence lorsqu’elle s’impose à lui.


Oh le dessin, gran-diose. On n’en finit pas de lui tresser des couronnes assez grandes pour couvrir tout son mérite. À la jovialité légère de ses personnages humains, l’altérité vient violemment contraster et donner le change à la bonhomie ambiante. Les monstres démoniaques qui nous viennent sont délectables quant à ce qui tient à leur conception graphique. Seinen oblige, l’élaboration de leurs traits y est scrupuleuse et horrifique. Ça a plus de trente ans cette affaire, et je la trouvais pourtant novatrice en dépit de tout ce que j’ai pu lire de ce qui se sera fait depuis.

La forme qu’affiche Benimaru rappelle indéniablement la patte créative d’un H. R. Giger présentant, là encore, des similitudes avec certains dessins détaillés de Togashi, si bien qu’on ne sait trop qui des deux auteurs en lice s’est inspiré de l’autre. Les emprunts furent mutuels, je me plais à le croire et plus encore à l’observer. Cette laideur morphologique à l’harmonie douteuse, quoi que superbement conceptualisée pour aboutir à un ensemble cohérent et infâme, est un trésor d’inventivité dont les pourceaux sont incapables d’évaluer la valeur exacte. Je crois par ailleurs que tout ce dessin et cette mise en scène ont pour beaucoup inspiré Bio-Meat : Nectar.


L’intrigue ? Elle se maîtrise d’autant plus aisément qu’elle a finalement peu de contenu à nous rapporter. Disons-le pour avoir le recul d’en attester doctement : c’est une nouvelle émule de Devilman, post-Parasite qui plus est ; œuvre dont on sait qu’elle a notoirement inspiré Yoshihiro Togashi.

Les nouvelles médiations, toujours, nous conduisent à corroborer ma thèse qui, à ce stade, je crois, tient de l’évidence irréfutable.


Des aliens – aux formes démoniaques – envahissent la Terre en se mêlant à la population, un spécimen bâtard parmi eux transcende son conditionnement extra-terrestre et lutte en faveur de l’humanité contre les envahisseurs. Je voudrais être plus exhaustif dans le résumé que je vous fais que je n’y parviendrais guère.

Mieux vaut un script simple dont on maîtrise les tenants qu’une écriture touffue et absconse qui se sature d’éléments creux pour se donner une contenance bouffie de grands airs. Et ce mieux, c'est ici précisément qu'il s'accomplit.


Certains plans sont sublimés par les délices de la mise en scène dont on devine, ou en tout cas subodore, qu’ils ont été inspirés de la patte de Katsuhiro Otomo. L’auteur, après tout, était en grâce à cette période de publication. Et qu’est-ce que ça donne bien. Il est vrai que Eater est un manga qu’on lit plus volontiers pour le coup de crayon que celui du stylo à plume. Ça n’a non seulement pas vieilli graphiquement, mais pareil à un savoir perdu d’avoir été négligé, le dessin a encore bien des leçons à administrer aux mangakas contemporains. Ah c’est un crève-cœur que de savoir que Masatoshi Usune ne se laissera plus jamais aller à la création du fait d’une santé précaire.


Ce serait cependant accabler de beaucoup l’écriture que de la limiter à un bête synopsis. Car pareille à la composition scénaristique de Parasite, ce bête présupposé révèle des facettes scripturales qu’on n’aurait trop osé lui soupçonner. La mise en scène, les aléas des confrontations avec les extra-terrestre qui ne se bornent pas à de simples confrontations, l’incursion de l’armée américaine, tout ça donne forme au récit qui s’écrit avec son lot de menues surprises. Tout ne va pas de soi et ce qui s’écrit est loin d’être convenu et prévisible dans tout ce qui s’élabore, se targuant ainsi d’une relative complexité venue épaissir conséquemment le récit.

Entendu, c’est pas non plus du Balzac, mais ça se défend dans le cadre de ce qui lui a été initialement attribué en terme d’écriture liminaire. Ce qui est ici un très chouette Seinen aurait gagné à être un excellent Shônen pour peu qu’on se piqua à l’époque d’audaces éditoriales. Devilman n’était-il pas un Shônen lui aussi ? Il n’y aurait rien eu de curieux à ce que sa postérité le suivit dans cette voie.


Il y a vraiment une dimension très mature dans l’écriture malgré un synopsis pourtant élémentaire. L’auteur maîtrise si bien sa narration qu’il dote son œuvre d’une atmosphère sérieuse et un brin réaliste en l’harmonisant intelligemment à un sens de la légèreté. Dessin, écriture, scénographie… y’a pas une fausse note à l’horizon ; je ne faisais pas erreur en supputant de Masatoshi Usune qu’il était un auteur génial alors qu’il s’emploie à nous le démontrer à chaque nouvelle page.


On trouve tellement de bonnes idées de mise en scène mêlées au dessin qu’on n’en finirait plus de les énumérer. Cet auteur, c’est indéniable, a la tête bourrée d’idées, une vision de ce qu’il accomplit qui transcende de très loin les banalités d’usage et une main assez experte pour retranscrire avec un brio peu commun ce qu’une cervelle foncièrement créative peut sécréter en continu tout en le cadrant brillamment pour que jamais le rendu ne soit inconstant. Un tel talent, c’est déjà dur de mettre les mots dessus tant même la pensée peine à en concevoir les atours, mais quand on voit le résultat, il est malaisé – ou stupide – de soutenir qu’il n’existe pas. Plus je lis Eater, et mieux je comprends pourquoi Desert Punk figura si haut dans la liste de mes mangas favoris.


L’horreur, le drame – bien réel – et la tension se conjuguent ainsi harmonieusement dans un récit qui n’en fait jamais de trop nulle part, sachant aussitôt tempérer un soupçon d’excès par son preste revers. Sérieux sans pourtant jamais avoir à se prendre de trop au sérieux, Eater nous révèle une histoire remarquablement ficelée qui s’inscrit dans le sillage de Parasite tout en en sublimant même le registre. Masatoshi Usune a ainsi su s’approprier une vision propre de la thématique dont il s’empare.


Le pouvoir symbiotique de Benimaru, très bien développé et expliqué, pave la voie à quelques combats ingénieux à même de nous émanciper d’avance de tout ce qui pourrait avoir trait aux bastonnades inconséquentes et erratiques. Chaque scène d’action est un plaisir à contempler du fait qu’elles soient toutes pensées et articulées intelligemment avant d’aboutir sur papier.


Armée américaine oblige, l’auteur fera un déballage raisonné des armes à feu et explosifs dont il avait déjà une connaissance encyclopédique. C’est toujours réjouissant de le voir alors répandre si ostensiblement sa passion dans l’exposition qu’il fait des engins de mort.

Outre Giger, on sent la trace des plasticiens ayant travaillé sur les effets techniques de The Thing, notamment lors des gesticulation torturées de Kazuma. En outre, je le dis car je l’observe et non parce que je le pense, sur le plan de la créativité graphique, Masotoshi Usune a la patte d’un grand dont certaines des belles œuvres valent aisément d’être comparées à celles de Miura.


Autre proximité avec Togashi, le laïus de Kazuma quant à la démesure du genre humain qui, contrairement à eux, prélèvent dans la nature plus qu’ils n’ont besoin pour subsister, et escaladent sans cesse plus loin dans l’horreur technique en révélant l’arme à plasma. Un truisme d’usage dirons-nous, mais qui fut le premier souffle dont la mort de Meruem résonna en écho bien des années plus tard. Du reste, le rôle de prédateur naturel des extra-terrestres était une réplique du discours écologique de Parasite.


Je croyais que quatre tomes ne seraient pas assez pour évoquer toute une histoire, mais chaque volume est si bien densifié par l’épaisseur de la trame que celle-ci s’avère on ne peut plus complète, aussi se surprend-t-on à prendre du temps pour lire ce recueil de quatre exemplaires extrêmement bourratifs pour nourrir nos joies de lecteur. L’intrigue y est certes courte, mais condensée et synthétisée ce qu’il faut– sans souffrir de problème de rythme – pour qu’on ressorte de l’expérience parfaitement satisfait.


L’arc venu conclure ce délectable périple y est d’excellente facture. L’introduction de Shino admet une construction d’univers tardive, quoi que pas tellement étant donné la brièveté de l’œuvre, pour mieux affermir un cuir déjà bien épaissi sous l’écriture et le dessin de son auteur.


L’introduction à la bataille finale, rien que l’introduction, avec le K.G et ses conséquences sur le quartier de Fujimi, est une petite pépite de mise en scène préparant savamment le terrain à l’horreur d’un affrontement en devenir. Le quartier s’affaisse et s’efface pour laisser place à une conclusion sanglante. Un peu à la manière de l’arc final d’un Monster, sans que comparaison ne soit raison.


Eater a le rang d’un classique. Pas celui d’une légende, mais d’un classique, comme peut l’être un compte de fée – point de fées ici, oh que non – avec une histoire simple mais complète et bien maniée. La conclusion se sera efforcée de ne pas trop cheminer dans les habituels sentiers battus, bien qu’on y fraye juste à côté. J’avais espéré un sursaut un peu plus démentiel de ce quatrième volume alors qu’on avait trop fait monter la mayonnaise pour que je ne souhaita pas m’en régaler plus qu’il n’est nécessaire. Le rendu fut goûteux, mais pas assez au regard de ce à quoi on pu être habitué.


Masatoshi Usune, à n’en point douter, est un grand du manga. C’est bien pour ça qu’on ne le verra sans doute plus jamais rien publier.

Josselin-B
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le 25 avr. 2026

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Josselin Bigaut

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