Signe des désordres de notre époque, le thème majeur de cet album est l'organisation d'un club de candidats au suicide; enfin, façon de parler, car "suicide" signifie "se tuer soi-même", et là, il s'agit de se faire tuer par quelqu'un d'autre, en l'occurrence un membre de club qui ne pourra espérer se faire buter que s'il a déjà tué un des candidats. Transformer un thème aussi sinistre en une sorte de jeu mondain, placé dès la première planche sous le signe du jeu vidéo, voilà qui stigmatise d'une forte empreinte la décadence affolante de notre époque, en écho à ces jeux déprimants de télé-réalité où les gens risquent leur peau - et la laissent parfois devant les caméras pour de bon - pour le plaisir d'exciter quelques minutes le voyeurisme de bouffeurs de pizzas en surpoids, qui cultivent eux-mêmes leur infarctus sur leur canapé télévisuel, autre forme de suicide délibéré.
La devise d' "Exit" (planche 13) : "Vous avez raté votre vie ? Réussissez votre mort !" ressemble trop à l'affiche du film de Patrice Leconte (et au roman de Jean Teulé dont il est inspiré : "Le Magasin des Suicides") pour qu'on n'y songe pas d'emblée. Mais ici, le traitement est différent. Le cadre est très réaliste, et le dessin aussi. Le début de l'album se passe à Paris, et Alain Mounier sait fort bien restituer les architectures et les toits de la capitale française (planches 4, 7, 12, 14,15 - Notre-Dame-de-Paris - , 18, 22), mais également l'étrange château dans un décor de buttes-témoins obstinées (planche 31) qui sert de colonie de vacances aux joyeux candidats à l'auto-éparpillement; le décor et l'équipement y sont très médiévaux, et on y voit rapidement une transposition ironique du monde des jeux vidéo hyper-baston évoqué dès la première planche. Planche 37 : belle muraille avec arcs brisés aveugles sous les créneaux et les meurtrières.
Il faut treize planches au scénariste pour accumuler sur la tête de l'héroïne, Amandine, de bonnes raisons de se suicider, et tout le reste, ce sont les aventures de cette fille dans le cadre de cette secte à dégommer les déprimés, secte qui a visiblement les moyens de suivre ses adhérents dans l'accomplissement de leur projet, et de désintéresser la police et la justice des cadavres qui traînent (bel exploit, qui contribue au caractère invraisemblable de cette entreprise consacrée à l'auto-dézinguage chic et BCBG de bobos, voire de gens du peuple, qui souffrent d'un coup de mou). Toutefois, le montant du droit d'entrée à acquitter limite l'accès de ce club de détricotage à ceux qui ont déjà quelques moyens.
Le côté "aristo-sélect-sectaire" est très accentué lors de la scène de débauche des planches 18 à 21, qui n'est pas sans évoquer une séquence célèbre de "Eyes Wide Shut", de Kubrick, avec un degré d'étrangeté presque comparable.
L'album ayant déjà quelques kilomètres au compteur (il est de 1999), le côté rétro des ordinateurs et écrans de courriels complaisamment étalés au fil des pages pourra en réjouir plus d'un.
Satire-fable sur le jeu vidéo, la fin de l'album nous laisse entrevoir un deuxième niveau, si vous avez raté votre suicide au premier. A force de tout rater, comme ça, il y en a bien un ou deux qui vont reprendre goût à la vie ?