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Poésie mélancolie
Nul besoin d’aller chez les Grecs pour une tragédie Mais simplement s’embarquer dans FantasyAlma et Yourcenar vous tiendront compagnie,Même s’il n’est pas vrai que plus on est de fous plus on...
le 25 mai 2025
La première chose qui marque quand on pose pour la première fois les yeux sur la deuxième bande dessinée du très prometteur Yoann Kavege, c’est que le monsieur semble parfaitement appréhender les possibilités de son médium pour appuyer le fond de son œuvre par la forme.
Fantasy est composée de deux histoires qui se prennent indépendamment et non pas à la suite (qui gênerait l’idée de choix) mais dans deux sens de lecture différents qui se rejoignent au milieu (structure intéressante du point de vue du scénario et des personnages mais on y reviendra plus tard). Ce sont deux visions qui viennent s’opposer sur les pages de couverture : Alma, la petitesse de la violence et Yourcenar, la grandeur de l’amour.
Il faut accorder à Yoann Kavege une grande maîtrise en terme de réalisation. La bande dessinée est par définition une gestion des plans fixes qui fragmentent l’action. On peut donc comme pour le cinéma jouer sur des plans (par exemple la case de la rencontre entre les deux peuples en contre plongée qui rend difficile de bien percevoir le réel rapport de taille) ou de manière plus spécifique au médium jouer sur les moments de l’action choisi pour instaurer un rythme (l’une des dernières pages de l’histoire de Yourcenar étire ses cases pour limiter leur largeur et ainsi augmenter le rythme). Le jeune écrivain n’hésite pas aussi à sortir du banale huit à dix cases carrées sur une page et lie deux cases pour les unir et ainsi accélérer l’action, ou s’offre des plans larges contemplatif, ou fait déborder sa case pour lui témoigner de l’importance. Parfois même il s’amuse à mélanger toute ces techniques pour transmettre un message, sans perdre en lisibilité.
Tous ces éléments permettent à Fantasy une certaine pudeur vis-à-vis de ses thématiques qui sinon auraient perdue en signification et surtout alourdi l’histoire. Au-delà de la pure mise en scène, Yoann Kavege s’amuse aussi avec l’image même, profitant du médium dessin pour faire passer des images impossibles au cinéma. Ce fait s’illustre merveilleusement avec la métaphore de la noyade de Yourcenar où la nuit devient une masse d’eau la submergeant et les étoiles des bulles qui montre la situation dans laquelle elle se trouve. Il y a aussi les couleurs magnifiques, allant du cyan et rose de la magie et des dieux, au rouge sang et vert sombre du monde des humains, qui permettent de véhiculer un message, comme dans cette même ou la case montrant un personnage passer du bleu au rouge sur un fond sans étoiles signifie un point de non-retour. Si la réalisation de Fantasy se savoure autant, c’est aussi et surtout grâce aux merveilleux coups de crayon de son auteur/dessinateur qui représentent, notamment au niveau des yeux, très bien les émotions de ses personnages ici au centre de l’intrigue. Mais cela ne l’empêche pas de s’en éloigner pour représenter de magnifique paysage ou des monstres impressionnants qui résultent d’un travail de cosmologie qui sort des sentiers battus, rien que par le fait de concrétiser une « société » de dieux.
Pour revenir au parallèle entre les deux histoires, en plus de se matérialiser par la forme, comme avec les premiers plans, on se rend vite compte que Yourcenar et Alma suivent un cheminement spirituel similaire. L’idée d’accepter une quête intrinsèque fondamentale, qui les mène malheureusement vers une profonde solitude mais à laquelle nos protagonistes échouent à se défaire à cause d’un profond respect pour le système mis en place, et par l’idée d’une forme de destinée immuable.
Avec Yourcenar c’est plus la religion qui joue ce rôle de destinée truquée avec cet oracle menteur qui refuse que le monde change et détruit donc par ses actes les gens qui amènent le changement et qui se retrouve donc lui aussi dans la même position que nos héroïnes, prisonnier de ses doctrines. C’est un drame divin, où Yourcenar refuse l’absence de destinée (elle supplie pour obtenir de nouvelles prédictions). Toute l’histoire de Yourcenar requestionne d’ailleurs le caractère faussement divin de sa société, qui malgré leur taille et leur durée de vie expose des personnages faillibles, mal organisés, soumis à l’oracle et à des discordes politiques.
A l’inverse, Alma offre quant à elle une première impression qui choque, car la dessinant comme soumise à la haine, massacrant et qualifiant d’« Ingrat » ceux qui meurent de faim. Elle n’a pas de sentiments envers les dieux qui pleurent non plus. C’est presque son écuyer (à qui on ne donnerait pourtant pas le bon dieu sans confession) qui représenterait humanité du groupe (chose brisée par la révélation). Le mensonge qu’on a endoctriné au peuple n’est ici pas religieux mais politique. Contrairement à Yourcenar, Alma n’évolue pas en société humaine, c’est elle-même qui représente le plus l’idéologie au fil de l’histoire, même si dans les faits c’est plus le rôle occupé par la mère. Le mensonge de la Saignée ne sert pas ici à donner sens à l’immortalité mais à unir tous les peuples, même les plus éloignés au sein d’une même société humaine. Société dirigée par une classe sociale avec autant de considération pour son peuple que les dieux pour eux (selon leur version). Alma elle aussi refuse l’absence de destinée, ce qui conduit à la mort de son écuyer et aussi à prendre le chemin d’une mort certaine.
Une autre grande thématique de l’œuvre est la difficulté de communiquer avec autrui, ici marquée par les différences de taille, de force de voix, de longévité, et de coutumes, le tout rendant une conclusion assez fataliste, le démontrant impossible à éviter, chose qui mène à la tristesse. Mais d’un autre côté, il montre bien que si ce problème n’est pas résolu, les zones de vides seront réécrites par des opportunistes qui peuvent nous faire beaucoup de mal sur le long terme, ce qui oblige à se battre pour un objectif vain. On ne voit d’ailleurs jamais les deux peuples, hormis un dialogue représenté à l’identique dans les deux histoires à ceci près qu’on ne voit pas le visage de l’interlocuteur du personnage, nous empêchant de comprendre ses intentions et créant un vrai effet de surprise au moment fatidique.
L’histoire devait mal se finir pour réellement délivrer son message sur la difficulté à communiquer et l’endoctrinement (une bonne fin l’aurait amoindrie). Si on offre, pour nos deux personnages une porte de sortie de leurs pensées vicieuses voir infernales, elles vont tout de même se précipiter vers leur apparente destinée, quitte à tout perdre. Si Yourcenar semble être la grande perdante de l’histoire, la symbolique montre un résultat en réalité plus nuancé. Il y a une forme de victoire dans la mort qui réalise d’une certaine façon la prédiction de l’oracle permettant à Yourcenar d’être en paix, là où Alma s’est rendu compte que ses objectifs de rendre fière sa mère était vain et qu’elle n’y trouvera jamais le bonheur, d’autant plus que la mort de Yourcenar aura des effets négatifs sur le long terme (il va être difficile de faire mieux) et sur le court terme (guerre ouverte).
En réalité je ne vois à Fantasy que deux défauts mineurs, d’abord son titre trop peu original, qui le rend plus difficilement accessible, et le fait qu’en tant que BD Franco-Belge on aurait plus envie de commencer par l’histoire d’Alma que celle de Yourcenar alors que c’est (selon ma petite personne) la meilleure façon d’approcher l’œuvre. Deux défauts tellement ridicules qu’ils me font plus ressembler à un inspecteur des travaux finis qu’à un critique pertinent.
En conclusion, Fantasy est sans doute une des meilleures BD jamais publiées. L’idée de mettre en parallèle deux histoires communicant entre elles par leurs thématiques alors que toutes les pages sauf deux les connectent est une prouesse respectable. Au-delà des qualités remarquables en dessin et en mise en scène de son auteur, on peut lui admettre une excellente maturité dans le traitement de ses thématiques. Si Fantasy condamne ses personnages, j’espère que ses lecteurs se montreront moins naïfs à une promesse de futur radieux, et plus prudents à dévoiler amoureusement leur cou.
« Les prédictions ne sont que des guides. Elles peuvent être autoréalisatrices si on les suit à la lettre…mais elles servent autant à vous confronter dans nos choix qu’à vous faire reconsidérer ce dont vous avez envie […] Le choix t’appartient […] Ton destin n’est pas encore écrit. »
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