À force d’entendre répéter ce nom, « Thorgal », sa mémoire lui file de l’urticaire. Qui peut bien être ce Thorgal ? La réponse lui parviendra d'un prisonnier, un ancien Viking rencontré sur les chaloupes du 6e tome. Il lui contera son histoire, son passé, sa famille.
Le nom est tout. Sa prononciation possède quelque chose de magique. On identifie les choses par l’appellation qu’on leur donne. Notre mémoire se construit d’image à laquelle on greffe des noms. Et qu’est-ce qu’un homme privé d’un nom auquel se raccrocher ? Le nom touche à l’identité. Sans lui, comment se remémorer ? Il est signifiant, révélateur de tout ce qui l’entoure, comme les planètes qui constellent notre Voie Lactée et gravitent autour du Soleil. C’est un aimant sur lequel s'agriche notre conception / perception du monde.
D’autant que son ami lui dira que son nom, gravé dans la chair de sa paume, est écrit à l’envers, comme si, plutôt que de lui avoir été offert, on cherchait à le lui reprendre. À son tour, Thorgal le dira : « La vie sans mon nom n’a aucun sens pour moi. Je n’ai plus rien à perdre. »
La question de l’identité devient donc centrale dans ce cycle. Après avoir bu l’eau du Léthé, Kriss de Valnor s’est servie de Thorgal. Elle avait besoin d’un homme pour commander dans un monde réservé aux hommes. En tirant les ficelles dans l’ombre, en créant son monstre de Frankenstein qu’elle a paré de légendes, elle a fait de lui un seigneur, le tyran des mers, craint et respecté du Septentrion, du Ponant au Levant. Elle a transformé ce vagabond sans avenir en roi ; ce loqueteux sans but en un mythe : Shaïgan-Sans-Merci !
Encore une fois, cette relation amour-haine alimente la lecture d’une radiation aussi toxique que lumineuse. Kriss a beau être une vipère qui file entre les doigts, insaisissable et dangereuse, son cœur ne peut s’empêcher de battre pour celui qu’elle répugne à aimer. Mais le voilà parti, s’enfuyant pour retrouver ce qu’on lui a dérobé, ce dont il s’est lui-même dépouillé.
En quittant les siens, Thorgal a commis une faute : pour se faire oublier des dieux, il est allé à l’encontre du destin qui lui était tracé. Ce faisant, il les a irrités. En effaçant son nom de la pierre de la Gardienne, il a du même coup effacé sa propre mémoire. Or il fallait payer le prix de sa hardiesse. Sa destinée a alors pris un autre cours, « comme une rivière change de lit en changeant de nom ». Un nouveau cours qui lui a rempli le cœur de honte.
Le seul moyen de retrouver sa vie, lui propose désormais Frigg, la femme d’Odin – par laquelle il rentre en contact en se faisant frapper par la foudre – est d’aller chaparder dans le pays des Géants l’anneau Draupnir d’Odin, métal forgé dans le cœur du soleil et lui-même dérobé par Geirroed. Parenthèse : par quelle astuce Frigg peut-elle bien se souvenir de lui si son nom fut effacé de la mémoire des dieux ?
Une nouvelle petite escale au royaume d’Asgard pour épicer le cycle. Une formule que l’on a appris à apprivoiser, bien que l’émerveillement et la surprise renouvelée demeurent, à chaque fois, les mêmes.
L’idée du miniaturisme émaille les mythes et la pop culture, de Maman, j’ai rétréci les gosses à Toy Story, est toujours aussi savoureuse. Sans oublier ce fameux Jack et le Haricot magique, qui fait évidemment école en la matière. Une occasion difficile à laisser passer lorsqu’on écume les contes et qui offre ici un terrain de jeu particulièrement croquant. On a même droit à une petite référence à L’Homme qui rétrécit, par l’entremise du passage avec un gros vilain matou.
Dommage seulement que ce passage ne s'annonce qu'à un peu plus de la moitié du tome, ne nous laissant qu'un os à ronger face à l'immensité (sans mauvais jeu de mot) de la proposition.
Je suppute la main de Rosinski guidée par les dieux pour parvenir au mince exploit de continuer à nous épater 21 albums plus tard, tout comme l’esprit de Van Hamme, piqué par je ne sais quelle Muse !
Par contre, je tiens à noter que toute cette quête pour se désinscrire de la pierre des dieux afin d’échapper à sa destinée, tout cela pour finalement y regraver son nom dans le but de retrouver à la fois les siens, la charge de son destin et le poids de ses fautes. Eh ben... c'est clairement un aller-retour. Autant dire, du surplace. Toutefois, ce genre de tapis de course est de très bon calibre et nous muscle bien comme il faut l’imaginaire.
Un petit détour, en somme, avant que notre héros ne retrouve sa voix, à la seule condition : d'oublier son aventure, pardi ! Décidemment, on ne peut conserver en mémoire une rencontre avec des entités aussi puissantes que les dieux sous peine de privé le scénariste de sa pelote de laine.