Auteur talentueux au parcours atypique, passé notamment par les univers de la sculpture et la cuisine, Pierre-François Radice s’attaque à l’histoire états-unienne par son versant le plus noir, le plus violent, et le plus cinématographique aussi. Difficile, en effet, de ne pas voir les codes du film noir de la grande époque hollywoodienne à travers sa sombre peinture d’une Amérique du crime et des rêves tourmentés. Après un premier essai dédié à Al Capone, il nous embarque avec God Bless America, adaptation graphique du roman noir Le Cherokee de Richard Morgiève, dans un périple halluciné et exaltant au cœur d’une Amérique d’après-guerre en pleine crise identitaire.


Une identité profonde, un semblant de vérité, que le lecteur ne pourra entrapercevoir qu’à travers ce maillage épais fait d’intrigues tortueuses et de clichés qui lui obstruent la vue : à l’instar de cette couverture envahie d’imposantes lettres épaisses, l’essentiel se trouvera en arrière-plan, bien dissimulé derrière la simple évidence affichée ostensiblement.


Et comme dans tout bon roman noir, le devant de la scène sera dédié aux histoires forcément poisseuses et aux mystères évidemment singuliers voire baroques : on évoque ainsi au moins deux intrigues, un tueur étrange poussant des cris de dindon, un avion de l’armée US écrasé dans les plaines de l’Utah et une bombe que l’on aurait sans doute égarée, mais également une histoire de voiture abandonnée, de complots et d’un soupçon de soucoupe volante...


Et au milieu de ce joyeux capharnaüm, on retrouve le flic Nick Corey, sorte de mixte entre le héros solitaire et le shérif de western, dont la trajectoire personnelle va progressivement s’imposée et donner à l’histoire une orientation bien plus introspective : l’enquête policière se mue alors en quête personnelle à travers le cheminement intellectuel du personnage, explorant ses doutes, ses failles, sa violence. Et en filigrane, derrière le pastiche et la caricature, s’esquisse une véritable tragédie humaine au cœur de laquelle se pose la sensible question de sa propre identité.


Une intrigue efficacement soutenue par le style de l’auteur qui délaisse les couleurs d’Al Capone pour ériger un dessin en N&B d’autant plus captivant qu’il se marie parfaitement avec la texture du papier. Le travail minutieux à la plume et à l’encre de Chine renforce joliment l’atmosphère de western, l’atmosphère noire voire gore et le doux réalisme visuel de l’œuvre. C'est d’ailleurs ce sentiment de contraste, potentiellement déstabilisant, qui confère à God Bless America sa saveur particulière : on passe de la caricature au réalisme, du grossier au minutieux, du trop-plein au silence, de l’humour à la tendresse : ici, on agite les lourds archétypes, on secoue les grandes peurs de l’Amérique (du communisme, de celui qui est différent...), pour poser une attention discrète mais touchante sur la nature humaine.

Cosmo_
8
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le 7 sept. 2026

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