Soudain
7.6
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

En Français !


Cette injonction interrompant l’échange en langue nippone entre Marie-Lou et Mari, entre une directrice d’EHPAD aux méthodes atypiques et une autrice à la démarche artistique borderline, résume à merveille l’objet du combat que livre Ryusuke Hamaguchi avec Soudain : il s’agit de lutter contre la parole dominante (le tout français ici, et par extension celle du capitalisme dont le langage ordonne ses règles à l’ensemble de la société), qui tend à rendre inaudible les mots prononcés par les plus petits, les plus faibles, les “exploités”, ceux qui se situent à la marge du système : les malades, les anciens, les corps peu rentables pour la société... Pour ce faire, comme le dira l’acteur Gorô, “il faut ouvrir un autre monde”, créer un espace au sein duquel les marges se mélangent au reste du groupe, laissant entendre les mots et les maux qui leur sont propres (car c’est dans “sa langue maternelle” que l’on extériorise au mieux ses émotions), regagnant ainsi une place qu’ils n’auraient jamais dû quitter parmi les êtres sensibles et dignes d’exister : les individus sont “soudainement” considérés dans toute leur humanité et plus seulement comme de simples corps fonctionnels.


Et c’est bien parce que la dignité se revendique par le mot, par la communication verbale comme non-verbale, que Ryusuke Hamaguchi réitère la démarche artistique qui fit le succès de Senses (2015) et de Drive My Car (2021), renouvelant cette attention obstinée à ce flux de parole échangée qui irrigue les esprits, lève les digues cathartiques et fait germer du sens sur le sol de l’existence. La caméra s’attarde alors, scrute les visages pour y déceler de l’authenticité, laisse perdurer les scènes suffisamment longtemps pour les purger de tout mensonge ou tromperie, afin de nous rendre sensible aux hésitations, émotions, dilemmes qui affleurent enfin à la surface. Soudain, comme le titre l’indique, apparaît la fugacité de ce moment où le masque social tombe, où la posture se fissure, pour laisser place à une vérité profonde, sensible, authentique. C'est l’individu qui exprime son ressenti avec ses propres mots, sa langue maternelle, et soudain, après une écoute et une attention prolongée, on se met à le décoder, à le comprendre et à partager ce moment avec lui : le langage codé du malade Alzheimer ou de l’autiste devient soudainement plus limpide, tout comme le besogneux ordinaire qui a appris à avancer masquer et à s’exprimer dans une novlangue formatée. Avec Soudain, Hamaguchi creuse par la parole un espace précieux susceptible de faire émerger une émotion sincère sans jamais rien forcer ou surligner, éveillant ainsi tout un chacun à la nécessité de porter attention à autrui : c’est la culture du “care” qui nous offre cet instant, éphémère hélas, où l’on privilégie la parole de l’Homme aux injonctions sociales et aux arguments mécaniques de l’économie de marché.


Pour nous persuader de ces bienfaits, Hamaguchi adapte les échanges d’une philosophe et d’une anthropologue nippones sur la question du déclin de la santé physique et mentale, par le prisme du hasard et du risque, et développe une vraie réflexion sur les corps affaiblis et fatigués, entre humanité et défaillances sociétales. Mettant en parallèle les similitudes entre la France et le Japon, il privilégie la dimension émulatrice des échanges afin de croiser les regards, mettre en perspective les opinions et questionner le rapport au monde dans ce contexte de “crise” qu’est la maladie, l’usure physique ou mentale ainsi que la fin de vie. Un cheminement conduit par les personnages principaux, Marie-Lou et Mari (formidables Virginie Efira et Tao Okamoto), dont les préoccupations se rejoignent étrangement : l’une, par le concept de l’humanitude, mettant l’écoute et la dignité au centre du soin, cherche à modifier l’approche de la personne atteinte de troubles cognitifs, tandis que l’autre, par l’abolition de la frontière entre spectateur et spectacle, tente de faire évoluer le regard sur les personnes en situation de handicap. Une même volonté de changer la relation à cet autre issu de la marge qui trouve peut-être son origine dans ces épreuves de la vie endurées dans la chair (le deuil, le burn-out pour la première, le cancer pour la seconde). En tout cas, des méthodes dont la parfaite complémentarité se transforme en leçon de vie par la mise en scène d’Hamaguchi : comme au théâtre, on entre “sur la scène” de la maladie d’Alzheimer en tapant trois coups sur la porte, annonçant le début de la représentation et le rôle que l’on sait tenir sur scène (la gestuelle, la posture, la tonalité à adopter, le regard que l’on cherche...) ; comme dans le soin, on fait preuve d’empathie dans la relation à l’autre et on tente de se mettre à sa place, ce que feront les protagonistes lorsque Mari se rendra dans l’EHPAD et que Marie-Lou séjournera au Japon. C'est ainsi que le contact avec les “marginaux” s’établit naturellement, comme le montre cette aide nocturne au sein de l’EHPAD qui passe par un décodage de la réalité de la résidente afin de comprendre l’objet de son inquiétude (la grande clarté de la lune induisant un trouble nycthémère), ou encore cette séquence savoureuse qui voit le théâtre offert aux résidents se transformer en séance de papouilles plantaires. Le langage se réinvente, sa grammaire passe plus majoritairement par du non-verbal (regard, toucher, geste, intonation de la voix...), et c’est la vie qui s’infiltre malgré les barrières du handicap.


Mais rester en vie, c’est aussi savoir appréhender la mort, c’est trouver les ressources nécessaires à lutter et à ne pas baisser les bras face à l’inéluctable. Un chemin de résilience qu’emprunte nos deux protagonistes, puisant au plus profond d’elles-mêmes afin de façonner leurs propres armes (une méthode alternative de soin, une nouvelle approche de l’art) pour lutter contre les effets nociceptifs du mécanisme morbide (la précarisation du système de santé, le cancer et ses métastases). Aucune illusion n’est vendue évidemment, “l’humanitude” n’est pas présentée comme une démarche miraculeuse, mais l’idée défendue ici est plutôt de regarder en face notre finitude afin d’investir au mieux le temps qu’il nous reste à vivre : un délai qui doit avoir la couleur de la vie et non du mouroir.


C'est pour cela qu’Hamauguchi nous dresse un tableau qui n’a rien d’idyllique, l’humanitude à ses limites (l’épuisement du personnel par exemple, perceptible dans des échanges certes un peu forcés), l’humain à ses failles (le soignant qui a d’autres préoccupations (familiales, pécuniaires...), la personne âgée qui est décrite négativement par son fils...). Ce n’est pas le miracle qui est recherché mais l’apaisement. Une sensation transmise par la mise en scène avec ces surcadrages qui protègent, avec ce rythme indolent indexé sur les déambulations des protagonistes : on est ici avec eux, “now/here”, connecté au monde et au vivant. Une mort qui ne terrifie pas car elle est acceptée, comme le suggère la conclusion de cette séquence nocturne au cours de laquelle Mari schématise, le temps de l’écoulement du café, le système capitaliste en mettant en exergue sa nature extractiviste et autodestructrice. Lorsque le café a fini de couler, aucune solution n’a été trouvée pour sortir d’une situation qui a tout de l’impasse. Mais cette séquence, certes un peu trop longue et démonstrative, permet au cinéaste d’imposer un regard lucide sur le monde, comme le dira d’ailleurs Mari à la fin de son exposé : “j’essaie juste d’éclaircir la situation”.


Un éclaircissement que le cinéaste va métaphoriser par cette lune omniprésente, cette lune vague peut-être mizoguchienne dont la clarté rassurante permet d’accompagner (les deux amies dans leurs déambulations parisiennes, la vieille dame dans l’EHPAD), de voir et de progresser dans la nuit, dans les ténèbres. La mort nous entoure et pourtant on avance, serein, verticale, sans craindre de tomber. La lutte commence ici, dans ce refus d’être pétrifié par l’idée d’une chute qui surviendra tôt ou tard. Un état d’esprit que le cinéaste poétise admirablement lors de cette séquence de lever de soleil au Japon, avec cette lumière qui envahie uniquement le visage de Mari lorsqu’elle fait ce terrible constat : “les dés sont déjà jetés.” La mort est là, mais la situation s’est éclaircie et elle se résume par le sourire de celle qui se sait condamnée. La connexion entre les individus insuffle suffisamment d’énergie pour rester droit, “verticale", pour rester digne et ne pas courber l’échine devant la menace, ou tourner les talons face à la merde qui s’annonce : la fiente d’oiseau se prolonge en éclat de rire dans ce cas-là, car rien ne nous atteint vraiment lorsqu’on est conscient de la force qui nous anime. La vie a repris le dessus.

Cosmo_
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il y a 6 heures

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