Je m'appelle Slam Bradley. Détective privé. Avant, je portais un uniforme. Le premier mulâtre à entrer dans la police de Gotham. Une distinction dont personne n'est au courant. Je venais du South Side. Je protégeais les riches du North Side. Jusqu'au jour où un sergent a confondu justice et brutalité durant un interrogatoire. Une bavure de plus dans une ville qui les collectionnait déjà comme des trophées. Mon sang n'a fait qu'un tour. Je lui ai refait le portrait avant de rendre mon insigne.


Dix ans plus tard, je suis devenu privé. Dix ans plus tard, une femme nommée Sue pousse la porte de mon bureau avec une enveloppe qu'il ne faut surtout pas ouvrir. Destination : le manoir Wayne. Quelques heures plus tard, les dieux de Gotham découvrent que leur petite princesse a été kidnappée. La lettre est signée d'une chauve-souris. Bat-Man.


À partir de là, tout part en vrille. Les Wayne me prennent pour un complice. Leur directeur de la sécurité - un ancien collègue - me passe à tabac. Et ce n'est que le début. Parce qu'être détective à Gotham, c'est ça : encaisser les coups et remuer la merde jusqu'à ce que quelque chose remonte à la surface. Et sous son vernis de paradis parfait, Gotham pue.


Elle pue les égouts, les arrangements entre puissants, les silences achetés et les injustices enterrées sous des immeubles flambant neufs. Une odeur qui remonte lentement mais sûrement. Une odeur qui annonce qu'un jour la ville entière sera recouverte de sa propre crasse. Parole de Slam.


Il y a des risques qu’il faut savoir courir. Pas parce qu’ils sont acceptables, mais parce que l’alternative est pire.

Avec Gotham City : Année Un, Tom King replonge dans l'une de ses obsessions favorites : déconstruire le mythe super-héroïque pour en examiner les fondations. Mais contrairement à beaucoup d'œuvres qui s'attaquent directement à Batman, King choisit ici de remonter avant Batman. Avant les masques. Avant les psychopathes costumés. Avant que Gotham ne devienne la capitale mondiale du crime.


Nous sommes en 1930. La ville est encore belle. Ou du moins elle en donne l'illusion.


À la manière d'Alan Moore, King aime fouiller la mythologie de ses prédécesseurs pour y injecter ses propres préoccupations. Il préfère souvent les personnages secondaires aux icônes intouchables. Ils lui offrent davantage de liberté, davantage d'espaces à explorer. King agit presque comme un fossoyeur : il exhume les vieux cadavres enfouis sous des décennies de continuité pour comprendre ce qui a réellement tué les rêves qui les entouraient.


Mais comme toujours chez lui, la destruction n'est qu'une étape. Son véritable projet est ailleurs : comprendre comment reconstruire le mythe après l'avoir démonté pièce par pièce. Le génie de Gotham City : Année Un réside précisément dans cette démarche. Avant d'être un enfer, Gotham est présentée comme un paradis. Une cité prospère, élégante, sereine. Une ville où tout semble fonctionner.


La question que pose King est alors simple : Quel prix faut-il payer pour vivre dans ce paradis ? La réponse se trouve dans les coulisses. Dans cette Gotham-là, la police maintient l'ordre et les citoyens ferment les yeux sur les méthodes employées. Tant que les rues restent propres, personne ne pose de questions. La sécurité devient une monnaie d'échange. Les libertés, un détail. Les violences, un simple dommage collatéral. Comme l’indique les bas de rapport : « N.P.B. » : un Noir a Perdu la Boule (lire : il vaut mieux l’abattre).


Slam Bradley est celui qui refuse cet arrangement tacite. Lorsqu'il frappe son supérieur, ce n'est pas seulement un homme qui perd son sang-froid. C'est la première fissure du mythe. Le moment où le vernis commence à craquer. Et le prolongement de cette estafilade se fait avec la rencontre de la famille Wayne. Le grand-père de Batman : un coureur de jupon sur le point de causer la chute de son empire.


La chute de Gotham ne débute pas avec Batman. Elle commence avec l'injustice qui gangrène les idéologies dites rassurantes. Et comme le suggère constamment King, le mal nourrit le mal. Chaque violence appelle une autre violence. Chaque mensonge exige un nouveau mensonge. Chaque compromis moral prépare le suivant. Gotham devient alors une immense mise en abyme du cercle vicieux du crime, une ville condamnée à reproduire sans cesse les mêmes fautes.


C'est d'ailleurs tout le sens offert à cette conclusion tragique : la petite princesse de Gotham meurt, et avec elle disparaît la dernière illusion d'innocence qui entourait encore le manoir Wayne. Pourtant, plutôt que de laisser le chaos engloutir définitivement la ville, la mère Wayne choisit l'impensable : donner un sens à cette mort. Élever cette atrocité au rang de sacrifice. Transformer une tragédie intime en récit fondateur afin que le décès de son enfant serve au moins à préserver la "paix". Un geste glaçant, mais que King présente également comme une forme de nécessité politique.




En refusant toute condamnation facile, l'auteur nous renvoie à nos propres compromis moraux et à cette idée que les sociétés se construisent parfois sur des mensonges jugés nécessaires. Dès lors, l'ultime dialogue résonne comme un aveu autant que comme une sentence : « Dans un monde comme le nôtre... que peut-on faire d'autre ? »


Une fois encore, le scénariste démontre tout son talent lorsqu'il s'agit d'écrire des femmes complexes. Comme dans Human Target, il refuse de les réduire à leur rôle de victime ou de conscience morale. Au contraire, il leur accorde la même densité, la même ambiguïté et la même capacité à commettre l'irréparable qu'aux plus grands antagonistes. En les autorisant à être impitoyables, manipulatrices ou moralement compromises, il leur témoigne finalement davantage de respect. J'ajouterai que chez King, les personnages les plus fascinants sont souvent ceux qui regardent l'abîme en face et décident malgré tout d'agir. Quitte à devenir eux-mêmes une partie du problème.


L'influence de Chinatown plane sur l'ensemble du récit. Comme dans le film, l'enquête n'est qu'un prétexte pour révéler les mécanismes invisibles qui gouvernent la société. Derrière chaque porte entrouverte se cache une vérité plus dérangeante que la précédente. Mais là où Chinatown parlait de corruption institutionnelle (et d'inceste, par la même occasion - comme un symptôme de ladite corruption), King ajoute une préoccupation plus contemporaine : le poids du racisme systémique dans la construction de l'histoire des Etats-Unis, notamment en écho au gouvernement de Trump.


Les péchés de nos pères - ou plutôt du grand-père - ne disparaissent jamais vraiment. Ils traversent les générations. Ils s'inscrivent dans les institutions, s'insinuent dans les rues, dans les familles. Plus qu'un simple polar noir ou qu'une relecture de l'univers Batman. Gotham City : Année Un fait office de réflexion sur l'héritage, sur les mensonges fondateurs et sur la manière dont les sociétés se construisent en occultant leurs propres crimes, les invisibilise au prix d'une "paix" crasse et cancéreuse.


Servi par les planches de Phil Hester, dont les compositions très géométriques évoquent autant l'esthétique rétro-futuriste des années 50 que les contrastes brutaux de Sin City, le récit possède une identité visuelle forte. Ajoutez-y une playlist YouTube, et le tour est joué : vous voilà à vagabonder dans les rues de Gotham. D'autant que ce travail de composition se ressent aussi dans la manière dont chaque case semble enfermer ses personnages dans une architecture qui les dépasse, comme si Gotham elle-même constituait le véritable cœur noir de l'histoire. Une ville hantée par ceux qui la corrompt, ou est-ce l'inverse ?


Au final, Tom King signe une histoire faussement prévisible, mené avec sa maîtrise habituelle du dialogue et de la narration, mais qui n'échappe toutefois pas à certains travers de l'auteur : une écriture parfois un brin emphatique, presque trop consciente de sa propre gravité, et un rythme qui manque par moments de la vigueur que l'on trouvait dans Rorschach ou Strange Adventures.


Dans tous les cas, en racontant la naissance du péché originel de Gotham par l'entremise de Slam sur son lit de mort devant un Batman étant venu se recueillir, il rappelle que les monstres costumés ne sont jamais apparus par hasard. Ils sont simplement le produit logique d'une ville qui était déjà malade bien avant eux.

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le 5 juin 2026

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