Hijo - Terres d'Ynuma, tome 2
8.1
Hijo - Terres d'Ynuma, tome 2

BD franco-belge de David Courtois et Ma Yi (2026)


On dit que le temps file en emportant avec lui les vestiges de nos souvenirs. Ce qui peut nous paraître insurmontable sur le moment devient avec les années une simple réminiscence d’une époque révolue. Foutaises, ceux qui vous disent ces choses-là n’ont pas connu la profondeur des cicatrices qui marquent l’âme à jamais. Le temps passe, oui, mais il n’apaise pas ; il prolonge juste l’agonie, diluant l’intensité des souffrances sans jamais les éradiquer. Vingt ans déjà, et cette journée continue de me hanter. Chaque détail est ancré au plus profond de moi, et je constate une fois encore que le temps n’est pas ce bienveillant guérisseur qu’on veut nous faire croire.


L’enfant, la grue et le souffle des dragonniers elfes


Nous revoici plongés dans l’immense univers partagé imaginé par la maison d’édition toulonnaise Éditions Soleil, un ensemble d’une ampleur remarquable où se déploie une richesse culturelle vertigineuse, nourrie par des royaumes chargés de légendes, des civilisations façonnées par des héritages mythologiques plurimillénaires et des mers entières soumises aux influences croisées des nations du Monde d’Aquilon. Un véritable édifice narratif qui embrasse aussi bien les Terres d’Arran, incarnation d’une heroic fantasy occidentale structurée autour des grandes fresques Elfes, Nains, Orcs & Gobelins et Mages, que les Terres d’Ogon, qui élargissent cet horizon via une heroic fantasy inspirée des traditions africaines, jusqu'à s’ouvrir depuis peu aux Terres d’Ynuma, nouvel espace narratif puisant dans les codes esthétiques, spirituels et guerriers du monde asiatique, plus précisément du Japon féodal, territoire au sein duquel se déploie le récit de cet album, avec la volonté d’enrichir encore davantage la cartographie culturelle déjà foisonnante et génialissime de cet univers.


Avec Terres d’Ynuma, tome 2 : « Hijo », David Courtois, déjà à l’œuvre sur la saga Aquilon, ouvre le récit à travers une entrée en matière d’une brutalité percutante ayant le mérite de nous accrocher immédiatement. L’album nous impose un drame d’une violence insoutenable via un massacre commis avec une froide gratuité sur une petite famille, dont seul le jeune Hijo réchappe. Une séquence inaugurale provoquant immédiatement le ralliement et l’attachement du lecteur envers cet enfant marqué à jamais par l’horreur, d’autant que les bourreaux ne sont autres que des Elfes. Et c’est précisément là que l’album mérite qu’on s’y attarde, car bien trop souvent on associe les Elfes à une image idéalisée d’un peuple noble et éclairé. Pourtant nul raffinement moral, nulle noblesse instinctive attachée à leur seule nature, ne doit être généralisée puisque certains apparaissent comme des êtres arrogants, persuadés d’incarner une forme de supériorité quasi divine, au point d’écraser les autres peuples avec un mépris absolu. Une violence d’autant plus marquante qu’elle n’émane ni des traditionnels Elfes Noirs ni des Elfes Rouges des Terres d’Arran, souvent désignés comme les figures les plus brutales de cet univers, mais bien d’Elfes appartenant à d’autres lignées, preuve que la corruption morale traverse toutes les appartenances.


Recueilli ensuite par le peuple Raïda, Hijo grandit dans une discipline d’une rudesse spartiate, où chaque apprentissage est pensé pour forger l’endurance autant que l’esprit. Devenu coursier le jour et espion la nuit, il sillonne les immensités des Terres d’Ynuma aux côtés de Lambao, son plus fidèle compagnon, qui n’est autre qu’un Ten-no-Tori, une majestueuse grue géante capable de fendre les cieux et de transporter aussi bien messages que artefacts précieux. Le lien entre Hijo et Lambao offre d’ailleurs une véritable singularité visuelle et symbolique au récit. Mais cette routine bascule lorsque le maître d’Hijo lui impose une mission qu’il accepte avec répugnance. Il doit transporter une Elfe et sa jeune servante. Pour Hijo, encore dévoré par la haine que lui inspire ce peuple, cette mission prend une dimension intérieure conflictuelle et traumatique qui va finalement se transformer en une traque effrénée, les trois voyageurs étant poursuivis par des samouraïs elfes particulièrement féroces. Dès lors, l’album adopte un rythme tendu porté par une succession de courses poursuites dans les cieux et d’affrontements nerveux au katana. Le récit ose une tonalité radicale, parfois choquante, abordant même ponctuellement une dimension érotique qui ne se détourne pas, tout en maintenant une dureté permanente.



Nous nous reverrons bientôt, coursier. Et ce jour-là, ma lame trouvera le chemin jusqu’à ton cœur.


L’album constitue également une excellente porte d’entrée pour explorer davantage les contrées d’Ynuma. Sur ce point, le travail graphique de Ma Yi impressionne nettement. Son dessin dense, minutieux et raffiné, nourri d’influences japonaises évidentes, donne naissance à un monde d’une grande richesse visuelle. Chaque décor est pensé pour renforcer l’immersion. La cité de KitanaË, présentée comme la plus ancienne d’Ynuma, fascine immédiatement, tandis que la nation Raida déploie de vastes montagnes verdoyantes et une verticalité majestueuse. Même les frontières prennent une force symbolique avec les piliers des fils du ciel, qui marquent visuellement l’entrée dans un territoire imposant. Certains plans frappent par leur puissance iconographique. Je retiens particulièrement cette scène où Hijo et la servante apparaissent de dos, confrontés à un dragon colossal, dominé par son dragonnier : le légendaire seigneur elfe Ryoma. L’image impose instantanément un souffle épique remarquable.


Après les esprits, démons et manifestations surnaturelles mis en avant dans le tome précédent : « Samouraï rouge », cet album explore une dimension plus charnelle et plus ouvert au monde, avec l’apparition des dragonniers. Des guerriers humains ou elfes, chevauchant des dragons majestueux aux proportions impressionnantes en tant que véritables prédateurs aériens qui sont la hantise de Hijo comme de sa monture. Heureusement, Lambao compense par sa vitesse et son agilité, offrant des séquences aériennes particulièrement vivantes. Toutefois, aussi réussis soient-ils visuellement, ces dragons surprennent par leur morphologie appartenant à des standards de la fantasy européenne. Dans un univers puisant aussi clairement dans l’imaginaire japonais, on pouvait s’attendre à découvrir des dragons davantage inspirés des formes asiatiques traditionnelles, plus serpentines et ondulantes, possédant une identité clairement distincte. Ce choix n’enlève rien à leur force visuelle, mais il laisse une légère impression d’occasion esthétique partiellement manquée.


Enfin, un élément particulièrement surprenant surgit dans les dernières pages de l’album. Alors que le récit se clôt sur un texte narratif d’Hijo annonçant que l’affrontement entre Hijo, le seigneur Ryoma, et un intervenant externe ne fait que commencer, une mention « A suivre… » apparaît en coin de vignette. Une annotation qui peut sembler banale pour un lecteur découvrant l’album, mais qui revêt une portée bien plus singulière pour qui connaît le Monde d’Aquilon. En effet, la logique habituelle de cet univers repose sur des albums autonomes, un tome = une histoire complète, chacun centré sur un personnage précis, comme le rappelle généralement le titre même du tome. Si certains héros réapparaissent parfois dans d’autres récits, c’est dans un rôle secondaire venant enrichir le parcours d’un autre protagoniste plutôt que prolonger directement leur propre histoire. Seules quelques exceptions, comme Guerres d’Arran ou certains parcours au sein de Elfes, ont légèrement infléchi cette règle. Dès lors, ce « A suivre… » reste suffisamment rare pour éveiller une véritable curiosité. Il devient donc particulièrement intéressant de se demander si cette conclusion annonce une suite directe aux aventures de Hijo, ce qui constituerait une évolution notable dans la manière de construire les récits des Terres d’Ynuma. Une autre possibilité serait de prolonger cet affrontement à travers un futur album centré cette fois sur Ryoma, choix qui serait particulièrement pertinent tant le personnage impose déjà une présence forte et semble porter en lui un potentiel narratif considérable.



CONCLUSION :


Avec ce deuxième tome, les Terres d’Ynuma confirment qu’elles ne sont pas seulement une extension exotique du grand édifice fantasy porté par Éditions Soleil, mais bien un territoire narratif en train de construire sa propre intensité, sa propre rudesse et sa propre mythologie. Une terre où la beauté des paysages n’adoucit jamais vraiment la violence du monde, et où chaque nouvelle traversée est la promesse d’autres fractures encore à découvrir.


Si l’affrontement en Hijo et Ryoma n’en est qu’à son prélude, alors les cieux d’Ynuma n’ont sans doute pas encore révélé la part la plus redoutable de leur légende.



- Seigneur Ryoma, avant que nos lames ne se croisent, j’ai une faveur à vous demander. Epargnez Yami.
- Pour qui me prends-tu ? Je ne tue pas les enfants.
- Vous ne seriez pas le premier à vous adonner à l’assassinat d’innocents. Pour votre race, tout ce qui n’est pas elfique ne vaut rien, juste de la vermine à piétiner. Ma sœur en a fait l’amère expérience.
- Tu as une bien piètre opinion de mon peuple, mais là non plus, je ne peux pas vraiment t’en vouloir. Les miens ont parfois commis des actes terribles qui ne nous font pas honneur.



B_Jérémy
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le 21 mars 2026

Critique lue 359 fois

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