L’Ouest sauvage n’a jamais vraiment disparu. Il s’est simplement éteint à petit feu, dans le dernier souffle des bisons, le crépitement d’un feu de camp et le galop de ceux qui refusaient encore de voir le monde changer. Son iconographie perdure. Son élan persiste à galoper dans les mémoires. L'appel de la nature.
Explorant une inspiration du côté de l’histoire américaine, Neyef capture cette queue de comète de l’âge d’or : les derniers battements d’un territoire immense, avant que la civilisation ne vienne définitivement lui couper les ailes.
Pour traverser cet Ouest en voie de disparition, il fallait naturellement une drôle de bande. Un sang-mêlé lakota lancé sur les traces d’un père auquel il veut arracher le cœur, un Irlandais ayant égaré son trèfle bien loin de sa patrie, une femme mutilée à la gâchette foudroyante, rescapée de la troupe de Buffalo Bill, et un gamin indien apprivoisé qui rêve de devenir médecin. Un joli quatuor pour une aussi jolie chevauchée. A vrai dire, lorsqu’un gosse entre dans l’équation : il ne m’en faut pas beaucoup plus pour me faire monter en selle.
Loin de la poussière et des plaines arides que l’on associe volontiers au western, Hoka Hey préfère les forêts touffues, les grands espaces et les nuits percées d’étoiles à couper le souffle. A l’image de nos héros, on prend plaisir, chaque soir, à venir se réchauffer près du feu, tourner les pages d’une aventure qui se conjugue à la mélancolie de ce qui inexorablement est sur le point de disparaître. On s’en voudrait presque d’en arriver au bout tant on aurait souhaité prolonger l’épopée.
Neyef s’affaire à sculpter les silences d’une épaisseur poignante. Pour avoir lu AMR juste auparavant, il me faut confesser que je commence à distinguer les grands auteurs par leur art maîtrisé de ce fameux silence. Réussir à nous captiver sans un mot. Ne se fier qu’à son dessin, s’en remettre tout entier à la dynamique de ses plans, l’art méticuleux de la composition d’une planche. D’autant plus lorsqu’on se fond dans un genre aussi codifié et une thématique ressassée.
A titre d’exemple, l’album rend palpable cette absence. Les planches dépassent rarement trois bandes, oxygénant la narration et laissant aux paysages toute leur largesse : rien n’est comprimé, tout respire. Petit à petit, j’ai surtout appris à apprécier la fixité des cases sans chercher à combler frénétiquement le mouvement entre deux gouttières. Il suffit parfois d’admirer un angle, une composition, un regard. On se surprendrait presque à sentir le vent siffler à nos oreilles, ou la foudre gronder au bord de notre fenêtre.
Question scénario, Neyef a la main légère lorsqu’il s’agit d’appuyer sur la détente. Si bien que les morts jonchent la route, tandis que le « BANG » continue de résonner longtemps après avoir rangé l’album sur l’étagère. Une économie de moyens qui traduit une véritable confiance envers le lecteur. Quelques traits, un regard, un coup de feu : la simplicité d’un accord bien placé.
Il reste alors quelque chose d’une belle balade folk. Un mélange de sécheresse et de grâce, comme un duo entre Bob Dylan et Joan Baez : une mélodie douce qui laisse pourtant un dépôt d’amertume au fond de la bouche. Bien que le décor diffère légèrement, je trouve que l’écoute de l’OST de Jesse James s'entremêle plutôt bien à l’histoire, également.
Exception faite d’un épilogue un peu précipité, difficile de ne pas se laisser happer par cette chevauchée follement belle et envoûtante. La splendeur d’un coucher de soleil comprimée à la violence d’un 6 coups.