La question de la légitimité d’une adaptation littéraire au cinéma ou en bande dessinée est souvent posée. En effet, quel intérêt pour un auteur de reprendre les écrits de quelqu’un d’autre pour en proposer une version dans un art plus « grand public » ? Rendre l’œuvre plus accessible, plus moderne ? Proposer sa propre version de l’œuvre, radicalement différente de l’originale ? Ou tout simplement pour rendre hommage à une lecture qui l’a marqué ? Autant de bonne raison de mener un projet d’adaptation. Dans certains cas, le résultat peut frôler l’indigestion, on pense notamment à « La Guerre des Boutons » ou « L’Ile au Trésor », le nombre incalculable de leurs adaptations ayant de quoi agacer. Riff Reb’s, avec sa trilogie d’adaptations de romans maritimes en bande dessinée, ne semble pas sortir des sentiers battus en s’attaquant à Joseph Conrad, Jack London, Stevenson, Mac Orlan et cie. Et pourtant…
Scénario : Le dernier segment de cette trilogie donc, sorti en octobre dernier, regroupe huit adaptations de nouvelles maritimes, avec en bonus quelques courts extraits de romans illustrés par l’auteur. Si le registre est très différent d’une histoire à une autre, on peut en déceler quelques similitudes : la tempête, le drame, l’absurde… L’histoire la plus étonnante restant « Le Naufrage » de Stevenson, dont on ne connaissait pas la veine absurde et burlesque. En ce qui concerne la narration, c’est là aussi du très classique, pavés narratifs souvent écrit à la première personne, et dialogues reprenant en partie le texte d’origine. Cela permet de fournir un maximum d’informations dans les planches, où chaque histoire ne dépasse pas la vingtaine de pages.
Dessin : C’est certainement le point fort de ce recueil d’adaptation. Riff Reb’s représente le récit par un trait parfaitement maîtrisé qui sait se montrer épuré ou détaillé au bon moment. Et représente avec une grande justesse les navires pris dans la tourmente. Tout cela est valorisé par des ambiances graphiques variées, la mise en couleur monochrome changeant d’une histoire à l’autre tout en gardant une admirable cohérence. On est tout simplement saisi par ces visages horrifiés, cette brume épaisse, ce colossal maelström et cette éternelle écume.
Pour : Plus qu’un hommage, on sent une véritable passion de l’auteur pour ces récits de marins. Il y a un véritable respect du matériau d’origine et pourtant, l’auteur impose sa propre vision de ces histoires à travers le dessin. Sa démarche, en plus de donner au lecteur l’envie de s’attaquer aux récits originaux, souvent méconnus, est de décupler son talent de dessinateur pour offrir des planches touchant parfois le sublime.
Contre : Après deux adaptations de romans plus ambitieux dans leur déroulement, s’attaquer en un seul tome à huit nouvelles donne inévitablement moins d’ampleur au récit. On a du coup parfois l’impression de lire une compilation d’histoires dont on ne fait qu’effleurer le potentiel. Cette BD s’impose donc plus comme une lecture complémentaire aux écrits originaux.
Pour conclure : Faisant parti de la sélection officielle du dernier festival d’Angoulême, « Hommes à la mer » est un recueil d’une grande richesse. Et si l’on passe outre les facilités du récit, on peut alors profiter pleinement des remarquables changements de registres, passant du tragique à l’humoristique d’une page à l’autre. Sans oublier les dessins particulièrement aboutis de Riff Reb’s.
http://mariusjouanny.centerblog.net/396-hommes-a-la-mer