Il y a des mangas qui marquent par leur sincérité, et d’autres qui trahissent malgré eux les névroses de leur créateur. I Am a Hero appartient à cette seconde catégorie : une œuvre fascinante à regarder, mais troublante à lire, où le talent de Kengo Hanazawa se heurte sans cesse à ses propres obsessions.
Visuellement, rien à redire : c’est splendide. Hanazawa possède un œil photographique, presque clinique, pour le Japon urbain. Chaque rue, chaque enseigne, chaque reflet de lumière semble saisi sur le vif. On retrouve cette précision qui évoque la mémoire d’un voyage : j’ai pris un réel plaisir à me replonger dans ces paysages du quotidien, rendus avec une minutie presque maniaque. C’est sans doute la plus grande réussite du manga un hommage involontaire à la banalité japonaise, magnifiée par la menace de la fin du monde.
Mais au-delà de ce réalisme, I Am a Hero se perd. Son récit de zombies, pourtant prometteur, s’enlise dans un bavardage pseudo-philosophique et des longueurs narratives. L’histoire, au fond, reste banale : un homme ordinaire confronté à l’effondrement, quelques scènes de survie efficaces, et un pessimisme social martelé jusqu’à la saturation. Hanazawa veut y voir une réflexion sur la nature humaine ; on n’y trouve surtout le reflet de ses propres tourments.
Car c’est là, selon moi, la vraie limite du manga : il est trop habité par les frustrations de son auteur. On sent le mangaka régler ses comptes avec son métier, avec sa société, avec les femmes. Sa vision de l’humanité, et plus encore de ses contemporains japonais, verse dans un cynisme excessif, presque complaisant. À l’écouter, l’apocalypse ferait ressortir non pas la peur, mais la perversité. Comme si, sous le vernis policé de la société nippone, ne subsistaient que des instincts malsains prêts à éclore. Ce parti pris, au lieu d’enrichir le propos, le rend grotesque et peu crédible.
Son héros, censé être un témoin ordinaire, devient alors le miroir déformé d’un auteur prisonnier de ses propres névroses un homme épuisé, frustré, voyeur, qui finit par contaminer le récit de ses désillusions.
Et pourtant, malgré tout cela, I Am a Hero n’est pas dénué de charme. Ses scènes d’action et de survie fonctionnent. Elles sont nerveuses, précises, visuellement percutantes. Hanazawa sait créer la tension, capter la peur dans un simple regard ou un plan trop calme avant la tempête. Ce sont ces moments-là qui m’ont accroché, moi qui suis plutôt bon public des récits de zombies. Mais à chaque fois, la justesse du dessin se heurte à la lourdeur du propos. Comme si le talent visuel de l’auteur travaillait à sauver une histoire que son esprit sabote.
Au final et à mes yeux, i am a Hero est un manga techniquement admirable, mais déséquilibré. À réserver à ceux qui aiment les récits de zombies, les dessins d’un réalisme saisissant, ou les plongées maladives dans la psyché d’un auteur torturé.
Pour les autres, I Am a Hero risque d’apparaître comme ce qu’il est fondamentalement : un nanar somptueux, où la virtuosité graphique sert un propos confus, englué dans les frustrations d’un homme qui, à force de vouloir parler de l’héroïsme, ne parvient qu’à dessiner sa propre impasse.