I"s
6.6
I"s

Manga de Masakazu Katsura (1997)

Ah ! Un Shônen ! Un manga pour jeunes garçons, une œuvre conçue sur mesure pour épouser la courbe de croissance d’une testostérone qui…


Ça va être l’Enfer, et avec un « i » majuscule.


L’agencement de la scénographie d’abord  : tout va trop vite dans le déroulé de la pagination. Le rythme n’est heureusement pas assez preste pour nous confondre et nous détourner de la lecture – tant d’autres éléments participent déjà à cela – cela n’empêche qu’il y a un rien de perturbant à lire I’s pour ce qui tient à la forme seulement. En un rien de temps, il se passe tant de choses et rien à la fois ; j’avais le sentiment de suivre un récit dont la vitesse avait été multipliée par 1,2.


Alors, c’est paraît-il – car il faut urgemment redéfinir les termes – un manga axé sur la romance. Non, pas celle des Trois Royaumes, mille fois hélas, mille-et-une fois, même, car la romance ici se cuisine au wasabi. En trois chapitres de temps, le protagoniste, convoitant la pure et virginale Iori, aura cent fois démontré les preuves qu’il était un vicelard travaillé par ses hormones au devant de celle qu’il convoite.

Au programme, des retouches de photo de nu, des remarques désobligeante, du voyeurisme ostensible – mais bon enfant, voyons – une première tentative de viol au chapitre 4 ; c’est à croire que ce manga a été dessiné par une puissance ennemie du Japon, cherchant par tout moyen à avilir l’image de l’autochtone.


Les choses se passent et… rien n’advient. C’est un sentiment étrange que vous procure cette lecture, outre l’exaspération, j’entends, car les chapitres se lancent sans débuter et se concluent sans vraiment finir. On sait pourtant monsieur Katsura très porté sur les choses de la mise en scène, mais peut-être aiguisait-il encore ses crayons à cette époque pour nous annoncer son œuvre au travers d’un orchestre scénographique si discordant. Ce n’est pas ce qu’on lit qui est incompréhensible, mais la raison pour laquelle on le lit. Je parle, outre l’intrigue ; rien que pour ce qui concerne la forme. Car le récit, très justement, ne prend jamais forme. On ne sait pas où il va, ni très bien de là où il part ; c’est désagréable à lire nonobstant le fond qui, s’il avait été de qualité, aurait été gâté par sa présentation au travers des cases.


Heureusement, c’est du loupé scripturalement parlant, rien n’aura été gâché. Les personnages sont assez antipathiques. Braillards pour ces messieurs, libidineux aussi, et impavides du côté des dames, toutes ou presque chargées d’incarner l’innocente midinette qu’on ne soupe que de trop dans les mangas. Les lycéens n’ont rien de crédibles dans leur rôle, ce sont simplement des concentrés d’exubérance gravitant les uns autour des autres en attendant qu’une rencontre aboutisse au terme de leurs louvoiements faussement gauches et véritablement bruyants.

D’autant que si Iori souffre de fréquenter un imbécile comme peut l’être le protagoniste principal, et durant si longtemps, c’est qu’elle est conquise d’avance. Point de séduction n’est à rapporter en ces pages, c’est rien que de la pêche à la dynamite qui s’orchestre, avec une longue phase de jonglage liminaire.


Seto, qui est pourtant un personnage insupportable, inspirant chez le lecteur mépris et agacement à chacun de ses actes, est aimé de toutes ces dames. Les phéromones doivent à y voir, car sa personnalité, dans le monde réel, jouerait très franchement contre lui.


Le cadre du récit est étouffant, il n’y en a que pour planète Iori et son satellite Seto. Avec, naturellement, le petit aréopage d’astéroïdes auxquels l’un et l’autre iront se heurter pour nous créer du drame lycéen. À peu de choses près qu’on jurerait, au gré des éructations et autres gesticulations de Seto, que l’auteur n’est jamais allé au lycée ou n’a jamais connu d’amourette juvénile. On est dans la ficiton pure ; à aucun instant on ne ressent, même à peine, le sentiment de ce qu’a pu être notre épopée estudiantine et les affres de la séduction qui s’y opéraient parfois.

D’autant que la vie de lycéen/étudiant ne tournait pas uniquement autour de la romance et de l’être aimé bon sang, on pourrait avoir droit de temps à autre à une excursion en dehors de cette atmosphère qui vous oppresse tant elle ne semble offrir aucune échappatoire.


À peine Seto est-il lourdé par Iori qu’Izumi, peut-être moins d’une heure après, le gratifie d’un baiser et se dévoue corps et âme à ça seulement. Chapitre suivant ? On apprend que Iori ne l’a pas largué, qu’en réalité, c’était un malentendu. Qui pour croire à ça ? Qui pour s’y intéresser ? Tout lui réussi à ce beau fumier de Seto, un déboire amoureux est pour lui un modeste creux dans la courbe ascendante de ses innombrables succès romantiques.


Pendant près de cinquante chapitres, Seto se fera des calculs biliaires à espérer que Iori ne découvre jamais qu’il a eu un baiser malheureux adressé par Izumi. Il n’a qu’à crever l’abcès bien assez tôt et lui assurer que c’est elle qui l’a embrassé par surprise, ce qui est la stricte vérité, d’autant que les témoins ne manquaient pas lors de cet épisode.


Ah oui, aussi, tout le monde est beau, sauf le faire-valoir rigolo de Seto qui, de toute manière, n’a ni âme ni aspiration aucune. C’est un accessoire de récit, pas un personnage. Il en va de même des autres qui n’ont aucune personnalité à mettre en avant, tous étant les dignes rejetons bâtards des protagonistes de soap.

Comment, sincèrement, peut-on proposer une telle œuvre à qui que ce soit pour commencer, mais à un public de jeunes garçons en premier lieu ? M’est d’avis que les assidus de la chienlit ne la suivaient à la trace que pour la nudité et la sexualisation poussive des corps de lycéennes. Peut-être même n’étaient-ce pas seulement de « jeunes » garçons qui lisaient cela.


Il n’y a d’ailleurs que lorsque les péronnelles se contorsionnent à l’écoute de leurs hormones que le dessin vaut le coup d’œil. Masakazu Katsura avait au moins pris la peine de mieux travailler ses esquisses avec Video Girl Ai. Y’aurait fallu que quelqu’un lui dise que c’était du côté du scénario que ça se voulait carencé.


Comme tout autre chapitre de I’s, l’œuvre s’achève sans force, sans conviction, sans vraiment se terminer ou trop dire quoi que ce soit. On croirait les dernières lignes murmurées dans un soupir las et blasé tant rien n’a jamais œuvré à nous donner envie d’y croire. Le travail de recherche, pour quelque manga que ce soit, ne doit pas tenir à de la documentation académique  ; se renseigner sur ce que sont des lycéens, leur manière d’agir, sur le comment d’une relation amoureuse chez eux, tout ça nécessite un travail en amont, pas une improvisation de tous les instants parsemé de nudité.

Purgez I’s de son dessin, et vous avez un Love Hina anesthésié pour mimer un calme relatif en comparaison.

Josselin-B
2
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le 20 juin 2026

Critique lue 112 fois

Josselin Bigaut

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