In Waves
7.6
In Waves

Roman graphique de AJ Dungo (2019)

Vous est-il déjà arrivé de feuilleter une bande dessinée dans une librairie, de la reposer presque aussitôt en vous disant : « Non, décidément, ce n’est pas pour moi » ? Puis, quelques années plus tard, de finir par succomber sous le poids de sa légende, de vous y plonger sans grande conviction, avant de vous retrouver happé par elle sans même voir le temps passer ? Un peu comme lorsque, enfant, vous pouviez vous amuser toute l'après-midi dehors sans même voir que le soleil était tombé et qu'il est tristement l'heure de rentrer.


Si ce n'est pas le cas, alors je vous recommande de mettre sur pause ce que vous êtes en train de faire et vous rendre dans votre bibliothèque la plus proche pour vous alléger de quelques billets et en ressortir avec In Waves dans les mains. Vous me remercierez plus tard.


Au premier regard, ce qui titille la curiosité, c'est son minimalisme. Attention, je vous rassure, ce dépouillement n’a rien de froid ou de clinique. Bien au contraire, il hypnotise. Il possède quelque chose... d’étrangement envoûtant. Les couleurs douces, les volumes simplifiés, l’architecture géométrique des cases insufflent aux images un calme presque thérapeutique. J’avais parfois l’impression de regarder de la musique Lo-fi traduite en dessin. D'ailleurs, je ne peux que vous conseiller d'égayer votre lecture d'une de ses playlists tant la fusion est délicieuse.


Dès lors, chaque plan invite à ralentir, à respirer. Les grandes ouvertures de chapitre, baignées de bleus profonds, donnent même la sensation d’être immergé sous l’eau, comme dans cette séquence introductive de La Forme de l’eau. De toute manière, l'eau est partout. Elle devient autant refuge, échappatoire, qu'expérience presque spirituelle. Un moyen de s’évader du monde et de soi-même, pour mieux s’y reconnecter plus tard.


Sur une planche, on est totalement affranchi des contingences terrestres. L'espace d'un instant, on est le capitaine de son destin, de son vaisseau miniature. Les remous du subconscient se dissolvent et s'oublient, jusqu'à ce que les tensions du vivant s'accumulent à nouveau. Et là encore, la solution est évidente... Il faut surfer.

Pour AJ Dungo, son auteur, la mer accueille les êtres, absorbe leurs peines et suspend le temps. Il réussit à capter cette communion quasi mystique entre le surfeur et son élément. Son trait possède d’ailleurs cette même souplesse liquide ; les corps semblent épouser le mouvement des vagues tandis que les décors conservent une rigidité presque architecturale. Cette coexistence entre fluidité des corps et précision géométrique a quelque chose de fascinant, une dichotomie étrangement relaxante.


Mais revenons sur cet aspect minimaliste dont je parlais plus haut. Cette économie graphique fonctionne en miroir avec l’écriture. In Waves raconte énormément avec très peu. Tout repose sur la soustraction. On sabre le futile pour ne conserver que l’essentiel. Les mots deviennent rares et les silences prenants. Et paradoxalement, plus le récit se montre discret, plus il résonne. La forme influe sur le fond : la concision du trait répond à la concision du texte, nous offrant un espace à habiter.


C’est peut-être ce qui distingue tant le roman graphique de formes narratives plus conventionnelles. J’ai beau admirer la poésie d’un Neil Gaiman, la virtuosité scénaristique d’un Brian K. Vaughan ou la profondeur morale d’un Tom King, certains romans graphiques vibrent sur une fréquence différente. Plus discrète. Plus insidieuse aussi. Ils captent des émotions presque imperceptibles. Une sincérité brute, sans filtre, comme si rien ne venait s’interposer entre l’acte de création et celui de la lecture. Le fait qu'un auteur porte à la fois la casquette du dessinateur mais aussi celle du scénariste aide forcément, d'autant quant l'histoire en question est à ce point autobiographique.


Parce qu'en effet, il s’agit moins d’une histoire construite de manière traditionnelle que d’un témoignage. Une succession de souvenirs, de fragments de vie, d’émotions. Pour tout vous dire, quand vous passez d'une avalanche de comics à In Waves, c'est un peu comme enchaîner les blockbusters avant de tomber sur un Terrence Malick (sans vous faire chier, je précise). L’important n’est plus tant l’intrigue que les sensations qu’elle laisse derrière elle. Comme l'écume sur le sable.


Qui plus est, cette structure éclatée participe pleinement à l’expérience. L’éparpillement temporel sollicite notre attention, nous demande de replacer les pièces du puzzle à leur place. À nous de reconstruire les liens, de combler les ellipses, de relier les vagues entre elles. Et ce travail, même si on n'est pas dans Pulp Fiction non plus, est plutôt ingénieux. A vrai dire, elle est même cohérente avec ce travail de deuil : nous nous remémorons les moments dans le désordre, trop peiné pour ranger tout ça.


Parce que oui, il est bien question de deuil, de la perte de l'être aimé. Et là encore, In Waves impressionne par sa retenue, par sa pudeur. Le livre refuse tout effet mélodramatique. Plus doux-amer que larmoyant. La première partie nous confronte à la fatalité de la maladie ; la seconde s’intéresse à ce qui reste après, à la cicatrisation, à l’absence.


L’une des plus grandes réussites de cette œuvre tient sans doute dans sa représentation de la maladie. La BD lui confère une dignité que le cinéma peine souvent à atteindre. Peut-être parce que l’image fixe nous oblige à participer. À remplir les vides. À projeter notre propre rapport à ce deuil entre les cases. Et pour quelqu'un qui, comme moi, a failli perdre sa maman dans des circonstances similaires, j'avoue que cette intelligence émotionnelle est palpable.


Je crois que je n’ai jamais pris autant de plaisir à surfer qu’à l’époque. J’imagine que c’était parce qu’il n’y avait pas ce sentiment d’urgence. On n’avait pas cette impression que le temps viendrait à manquer. 

Au fond, In Waves parle autant du temps que du deuil. Des vagues qui rongent les rochers, mais qui les polissent également. De cette impermanence qui rend chaque instant précieux. L’eau empêche parfois les blessures de se refermer, retenant le passé à portée de main. Mais elle est aussi ce qui nettoie, ce qui purifie et permet souvent d’avancer.


AJ Dungo tient donc sa promesse faite une nuit sur un toit sous un ciel étoilé : il immortalise la femme qu’il aimait en la capturant dans l’ambre de ses pages. Son souvenir devient son soutien. Son parcours, son combat et sa résilience continuent d’exister à travers ce livre. Il y a quelque chose de profondément beau dans cette démarche. Quelque chose de curatif aussi. Comme si son investigation sur l’histoire du surf qui émaille le récit, et l’admiration portée à ceux qui l’ont pratiqué, avaient permis à l’auteur de trouver une inspiration tout autant qu'une façon de faire cohabiter l’absence de sa moitié avec ces héros.


Cela paraîtra peut-être naïf, comme toutes ces vérités essentielles que l’on finit par apprendre, oublier, puis réapprendre au fil d’une vie et des œuvres qu'on découvre. Pourtant, ce n’est pas parce qu’elles sont évidentes qu’elles cessent d’être justes, ni qu’il devient inutile de les rappeler. In Waves est une œuvre qui parle de la mort, certes, oui, mais qui célèbre avant tout l’élan irrépressible de la vie. Celui d’une jeunesse en mouvement qui, à l’image des vagues qu’elle poursuit, se fracasse souvent mais se relève à chaque fois.


Et lorsqu’on referme le livre, ce n’est pas tant le souvenir de la maladie qui demeure que celui de cette vague. Une vague immense, une vague mélancolique, une vague lumineuse. Une vague qui continue longtemps de glisser partout en nous, bien après la dernière page et cette lune qui nous sourit dans le reflet de l'océan.

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