Par moments, quand vous balancez une espèce nouvelle dans un biotope bien défini, l’environnement entier se trouve bouleversé. Rien n’est immuable dans la nature, dans l’art encore moins. Audiard – le grand – disait que plus personne n’écrivait pareil après Céline. Aussi, je dois bien l’admettre, même si j’y trouve guère prétexte aux réjouissances, le paysage Shônen s’est remodelé après que Fujimoto quitta les colonnes du Seinen pour s’essayer à un format plus adolescent encore que ce qu’il bricolait précédemment. Le succès attira la convoitise et, ce que le singe voit, le singe le fait. D’où la singerie qu’on se farcit à présent.
Le dissimuler, qu’il s’inspire de Chainsaw Man ? Même pas que ça eu l’air de lui traverser l’esprit. Takeru Hokazono en fait en tout cas la démonstration ostensible sans vergogne aucune. Le style du dessin est scandaleusement inspiré, mais que d’une narine seulement, car ce qui nous vient n’a certainement pas le même élan créatif. Un Chainsaw Man rupestre, voilà pour faire notre bonheur, paraît-il. Le tout, en puisant un brin dans la formule Jujutsu Kaisen. Faudra du reste pas attendre longtemps pour que je décèle des traces graphiques de Demon Slayer et même de Naruto pour certains éléments de décor.
Bon sang, ces mélanges désespérés : c’est Stage S qui recommence.
Des lieux communs sur les katanas, une absence flagrante de travail de recherche inhérent aux arts de la forge – dont-il y aurait pourtant tant à dire – et voilà qu’on vous balance l’intrigue sur une histoire de quoi ? De vengeance ? On s’en fout après tout, l’unique intérêt de la démarche étant que le protagoniste principal tranche tout ce qui passe à portée de sa lame. Le « pourquoi », le « comment », c’est déjà s’embarrasser de beaucoup que de plancher sur de si vaines considérations.
Pour nous étouffer avec ce qui vient, on agrège à ce Shônen la garniture habituelle : des personnages principaux insipides et clichés avec le lot de poses qui va avec, des dialogues consternants, une intrigue à mesure de ces derniers et une orchestration de la violence qui s’agite ici sans une once d’innovation ou de mise en scène travaillée. Un foutoir scriptural brossé en deux lignes dans lequel un adolescent tranche le tout venant ; on avait besoin de ça, y’en avait apparemment pas assez.
On m’a assuré que c’était un phénomène ce manga-ci, qu’il les révolutionnait les codes. Lesquels, en l’occurrence ? Qu’est-ce qui a changé d’un Ao no Exorcist à ça Notez que j’ai pris ce titre-ci ; je m’en suis saisi au hasard, car mille autres lui étaient substituables au moins.
En vingt ans, le genre n’a pas été foutu de se renouveler. Si j’étais méchant – et je le suis – je jurerais que le travail perpétré par les auteurs de Shônens a très méchamment régressé. En terme de dessin, d’histoire, de ce que vous voudrez, ces fumiers se sont ankylosés et se vautrent dans la facilité débilitante à défaut d’avoir une idée à exploiter. Hokazono a trouvé sa place dans un marché, c’est à son crédit. Dans la postérité ? Dans la mémoire de ses lecteurs peut-être ? Le phénomène, une fois qu’il aura fini d’essorer les poches de ses souteneurs, leur échappera des songes car telle œuvre ne laisse de trace dans aucun imaginaire, même le plus rudimentaire d’entre eux.
Ah mais y’a de la magie. Une de celles qui permet tout et, de par ce fait, ne vaut rien. Les pouvoirs surnaturels n’ont d’intérêt que s’ils sont contrebalancés et limités dans leurs prérogatives. D’abord car cela contraint l’auteur à faire des efforts pour élaborer des pouvoirs plus cadrés et versatiles – donc ingénieux – et ensuite pour éviter qu’un lecteur n’interprète ce « pouvoir » que comme ce qu’il est, à savoir un prétexte – un autre – à la débauche d’une puissance débridée.
Mais il aime ça le lecteur. Faut que ça fasse « Slarsh ! » Faut que ça fasse « Boum ! », mais faut surtout pas que ça lui stimuler un brin les méninges. Faudrait pas les bousculer les pauvres chéris, abonnés qu’ils sont à la médiocrité.
Y’a pas une idée neuve, pas une idée propre, et ça fait florès ? Pourquoi je m’en étonne pas ? Peut-être parce que je ne sais que trop bien ce que valent mes contemporains. Parfois, y’a un Shônen qui perce pour avoir assez bien su copier ceux qui ont eu un peu de succès récemment. Succès mitigé, hein. Quand on compare ce qu’était un succès y’a trente ans et ce que c’est aujourd’hui en terme de ventes, l’humilité s’impose. Mais c’est sûrement la faute à la conjoncture, ma brave dame, s’il n’y a plus de sincère engouement de masse pour la publication d’une œuvre donnée. Ou bien celle du réchauffement climatique, qui sait. Rien à voir avec le cadenaçage éditorial venu barrer la route à toute initiative osée ; avec cette propension qu’ont les maisons d’édition à ne nous accorder que ce qui a déjà été fait pour ne pas prendre de risque.
Heureusement que les gens sont cons, j’en connais qui auraient fait des faillites douloureuses autrement.
Une fois de plus, de ce manga, y’a rien à en dire, rien à rajouter car tout a déjà été fait et critiqué ailleurs par mes soins. Présentez moi un dessin original et dix de ses calques que je n’aurai qu’un commentaire à adresser en tout.
Un jour sans fin. Je vis, chaque fois que j’ouvre un nouveau Shônen, un jour sans fin. Y’a que le titre qui change. Allez, dites-le messieurs des maisons d’édition manga, avouez enfin que vous avez développé une intelligence artificielle pour produire du Shônen en série. Ah non ? Vous me dites qu’un homme, une créature censément dotée d’une capacité à la création, est à peine foutue de copier comme une machine ce qui a été fait, le synthétiser, sans rien ajouter de son cru par-dessus ?
C’est pas tant la machine qui prend le pas sur l’Homme que l’Homme qui se laisse aller pour mieux que la machine lui roule dessus. Ce jour où ces foutues rapaces de la Shueisha et d’ailleurs, après avoir abaissé le niveau éditorial, passeront à l’IA – ils y viendront – pas une larme ne scintillera au coin de mes yeux. À moins peut-être que je ne pleure de rire.
Décidément, c’est mériter son sort que de se faire remplacer par une machine après avoir pris le pli pour en devenir une soi-même. Si les artistes se contorsionnaient moins pour entrer dans un moule étriqué et préféraient plutôt laisser jaillir leur talent sans bride, y’aurait pas à redouter Skynet.
Au point où j’en suis rendu, et après une lecture pareille – une autre – Skynet, j’en suis plus à le craindre mais à l’invoquer. Plus vite, mes dieux, que ce monde ait enfin devant lui le paysage infernal qu’il mérite et appelle constamment de ses vœux.