« Je ne veux pas te faire de mal. Je ne veux pas qu’on s’entretue… » BATMAN

Au milieu des années 80, Alan Moore et Brian Bolland envisagent de collaborer sur un projet ambitieux : un crossover entre Batman et Judge Dredd. L’idée est séduisante, car elle réunirait deux icônes de la bande dessinée britannique et américaine : le justicier sombre de DC Comics et le célèbre juge de la mégalopole futuriste. Le projet ne se concrétise finalement jamais. Les raisons exactes tiennent probablement aux questions de droits éditoriaux et aux négociations entre éditeurs, car les personnages appartiennent à des univers et à des maisons différentes. Malgré cet échec, Moore et Bolland gardent l’envie de travailler ensemble. Les deux artistes s’apprécient et savent que leurs sensibilités créatives pourraient produire une œuvre marquante. Plutôt que d’abandonner l’idée d’une collaboration, ils cherchent donc un nouveau concept qui permettrait de réunir leurs talents.

Lorsque le projet initial tombe à l’eau, Alan Moore demande simplement à Brian Bolland quel personnage il aimerait le plus dessiner. La réponse de Bolland est immédiate : le Joker. Ce choix n’est pas anodin. Bolland est particulièrement attiré par l’expressivité graphique du personnage : son visage déformé par un sourire permanent, son apparence grotesque et théâtrale, ainsi que son potentiel dramatique. Pour un dessinateur réputé pour la précision de son trait et son sens du détail, le Joker représente un terrain de jeu idéal. À partir de cette simple réponse, Moore imagine une histoire centrée sur l’affrontement psychologique entre Batman et son ennemi juré. Plutôt que de proposer un récit d’action classique, il conçoit un récit sombre et introspectif explorant la relation quasi symétrique entre les deux personnages : deux individus façonnés par un traumatisme, mais ayant emprunté des chemins opposés.

En 1988, Batman : The Killing Joke est publié sous forme de graphic novel, contrairement à la plupart des comics de l’époque, l’histoire n’est pas publiée en épisodes mensuels. À cette période, la majorité des récits de super-héros sont pré-publiés en fascicules mensuels avant d’être éventuellement regroupés en album. Le choix d’une publication directe en volume est donc relativement inhabituel. Le format du graphic novel permet de proposer une histoire complète, plus dense et plus ambitieuse, pensée dès le départ comme une œuvre autonome.

En mars 2014, Batman : The Killing Joke est publié chez Urban Comics. L’album contient l’histoire principale The Killing Joke, mais elle l’accompagne également d’un récit complémentaire intitulé An Innocent Guy.

Donner une origine au Joker est une décision particulièrement audacieuse. Pendant des décennies, le personnage a justement fonctionné grâce au mystère qui entoure son identité et son passé. Le Joker est souvent présenté comme une incarnation pure du chaos, un criminel dont l’histoire personnelle importe moins que la folie imprévisible. En proposant une possible origine, Alan Moore prend donc un risque narratif : humaniser, même partiellement, une figure mythique. Le pari fonctionne pourtant remarquablement bien. Moore ne livre pas une origine définitive mais une version, suggérée à travers des souvenirs fragmentés et peut-être déformés. Le Joker lui-même affirme que sa mémoire est incertaine et qu’il préfère parfois se souvenir de son passé de plusieurs façons. Cette ambiguïté préserve le mystère du personnage tout en donnant au lecteur un point d’ancrage dramatique. Visuellement, Brian Bolland renforce cette dimension avec les célèbres séquences en noir et blanc. Ces planches contrastent fortement avec les scènes contemporaines et donnent à ces flashbacks une atmosphère presque fantomatique. Le résultat est saisissant : on découvre une facette plus humaine de cette version du Joker, tout en restant face à une figure profondément tragique.

L’un des aspects les plus fascinants du récit est la relation miroir entre Batman et le Joker. Dans l’interprétation de Moore, les deux personnages apparaissent comme deux réponses opposées à un même type d’événement : un traumatisme fondateur. Batman est né du meurtre de ses parents, événement qui pousse Bruce Wayne à consacrer sa vie à la lutte contre le crime. Le Joker, dans cette histoire, serait lui aussi le produit d’une succession de catastrophes personnelles culminant avec un accident qui le transforme physiquement et psychologiquement. Moore développe ainsi une idée centrale : il suffit parfois d’une seule mauvaise journée pour faire basculer un individu dans la folie. Batman et le Joker deviennent alors deux possibilités issues d’un même point de départ. L’un canalise sa douleur dans une mission morale et un code strict. L’autre embrasse l’absurde et le nihilisme. Cette symétrie transforme leur affrontement en quelque chose de plus profond qu’une simple lutte entre héros et criminel : c’est une confrontation philosophique entre deux visions du monde.

Dans l’histoire, le Joker ne cherche pas simplement à commettre des crimes spectaculaires. Son objectif est beaucoup plus précis : démontrer que la folie est la réaction logique face à l’absurdité du monde. Pour prouver sa théorie, il s’attaque à l’un des hommes les plus intègres de l’univers de Batman : James Gordon. Pour cela, il commet des actes d’une brutalité extrême. Il tire sur Barbara Gordon, la laissant paralysée, puis enlève son père et le soumet à une humiliation psychologique intense. Gordon est forcé de voir des images de la souffrance de sa fille dans un environnement grotesque, conçu pour briser son esprit. Le plan du Joker est simple : si un homme aussi droit que Gordon peut sombrer dans la folie, alors sa théorie sera validée. Pourtant, malgré ce qu’il subit, Gordon refuse de basculer. Au contraire, il insiste pour que Batman arrête le Joker dans les règles, selon la loi. Ce moment est crucial : Gordon prouve que la thèse du Joker est fausse. La question se déplace alors vers Batman lui-même : face à l’horreur et à la provocation, sera-t-il capable de conserver son propre code moral ?

Les premières et les dernières pages encadrent le récit d’une manière très symbolique. Au début, Batman rend visite au Joker à l’asile d’Arkham Asylum pour tenter quelque chose d’inhabituel : lui proposer une alternative. Il reconnaît que leur confrontation finira probablement par la mort de l’un d’eux et souhaite éviter cette issue. Batman tend donc une forme de main tendue. Il propose de l’aider, de trouver un moyen de sortir de ce cycle de violence. La scène finale renvoie à cette conversation. Après leur affrontement, Batman et le Joker partagent un moment étrange : ils rient ensemble à une blague racontée par le Joker. La pluie tombe, les sirènes de police approchent… Puis les rires s’interrompent brusquement. La conclusion est volontairement ambiguë. Certains lecteurs pensent que Batman a simplement arrêté le Joker. D’autres interprètent la scène comme un moment où Batman franchit la ligne et tue son ennemi.

Le dessin de Brian Bolland est l’un des éléments qui donnent à l’album sa puissance visuelle. Bolland est connu pour la précision presque obsessionnelle de son trait. Chaque case est soigneusement construite, avec une attention particulière portée aux expressions faciales et à la mise en scène. Le Joker est clairement le personnage auquel il prend le plus de plaisir. Les gros plans sur son visage sont particulièrement marquants : son sourire déformé, ses yeux écarquillés et ses grimaces donnent au personnage une dimension à la fois grotesque et terrifiante. Le style de Bolland possède un aspect légèrement cartoon, mais il l’utilise de manière stratégique. Ce contraste entre une apparence presque caricaturale et la violence de certaines scènes crée un malaise très efficace. L’esthétique colorée et expressive accentue l’horreur plutôt que de l’adoucir.

Le récit court An Innocent Guy, écrit et dessiné par Brian Bolland, adopte une approche très différente mais explore des idées similaires. L’histoire suit un homme parfaitement ordinaire, sans passé criminel ni personnalité particulièrement inquiétante. Tout bascule à partir d’une idée simple, presque banale : l’envie de commettre un crime, juste pour voir ce que cela ferait. Cette impulsion apparemment anodine déclenche une chaîne d’événements qui transforme progressivement cet homme en meurtrier. Comme dans The Killing Joke, l’histoire suggère que la frontière entre normalité et folie est fragile. Il ne faut parfois qu’un moment, une décision ou une circonstance imprévue pour faire dérailler une existence ordinaire. Même sans la présence de Batman ou du Joker, le récit prolonge donc les réflexions du graphic novel sur la nature humaine.

Batman : The Killing Joke reste aujourd’hui l’un des récits les plus influents de l’histoire de Batman. Grâce à l’écriture provocante et psychologique d’Alan Moore et au dessin méticuleux de Brian Bolland, l’œuvre dépasse largement le cadre d’une simple histoire de super-héros. Le livre explore la folie, le traumatisme, la morale et la mince frontière qui sépare l’ordre du chaos. En mettant en parallèle Batman, le Joker et Gordon, il pose une question centrale : qu’est-ce qui empêche un individu de sombrer ? Cette interrogation, associée à une conclusion volontairement ouverte, explique pourquoi le récit continue de susciter des débats et des interprétations des décennies après sa publication. C’est une œuvre courte, mais dont l’impact sur le mythe de Batman et sur la bande dessinée américaine reste immense.

StevenBen
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Steven Benard

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