Kroma repose sur une idée de départ particulièrement séduisante : dans ce monde, la couleur est dangereuse et donc proscrite. Cette prémisse nourrit immédiatement l'imaginaire et laisse espérer une réflexion originale sur notre rapport aux couleurs, leur perception et leur place dans la construction des sociétés. Malheureusement, si l'artifice est efficace, il demeure en grande partie un artifice.
Passée cette trouvaille, l'intrigue emprunte des chemins assez balisés. On y retrouve un patriarche autoritaire – dont on devine rapidement les blessures secrètes – utilisant l'endoctrinement pour maintenir la population dans l'ignorance et s'appuyant sur des rituels expiatoires pour canaliser les peurs collectives. Face à lui, une jeune héroïne découvre sa singularité et remet progressivement en cause l'ordre établi.
Le récit reste agréable à suivre, mais surprend rarement.
Même le personnage de Soristo — « l'Oiseau », cet homme vivant en marge de la cité — semble annoncer des développements plus ambitieux avant de se révéler finalement assez secondaire.
Cette impression de potentiel inabouti se retrouve dans le traitement même de la couleur. Dans sa préface, Lorenzo de Felici évoque diverses hypothèses anthropologiques, notamment celle suggérant que « le premier contact avec n’importe quelle couleur détermine la façon dont nous percevrons cette teinte spécifique ». Un tel intérêt pour son sujet laissait présager un système riche et minutieusement pensé. Or, le récit se contente le plus souvent d'une opposition assez simple entre « la couleur » et le noir et blanc. Hormis quelques détails,
comme le mode de communication des lézards qui attribue une fonction spécifique à certaines teintes,
la couleur n'est jamais véritablement explorée dans toute sa complexité.
C'est sans doute là que réside la principale frustration du livre : son concept central paraît interchangeable. On pourrait remplacer la couleur par une autre caractéristique sensorielle — par exemple le son, dans une cité où le silence serait imposé pour échapper à des prédateurs sensibles au bruit — sans que la structure profonde du récit en soit profondément transformée. La couleur constitue davantage le décor de l'histoire que son véritable moteur.
On peut également étendre cette réserve à l’aspect graphique. Les dessins sont indéniablement réussis, pourtant, compte tenu de l'importance accordée à la couleur, on pouvait espérer une approche visuelle plus audacieuse. L'emploi d’autres techniques aurait par exemple semblé particulièrement adapté (la peinture aurait eu une si belle place dans une telle histoire), pour conférer une autre dimension à ces planches sur lesquelles on ne peut ignorer la patte numérique.
L'auteur expliquait vouloir « insérer la couleur au cœur de l'histoire » tout en évitant de « trop l'intellectualiser ». L'intention était louable, mais peut-être a-t-il poussé cette prudence un peu trop loin, au point que la réflexion sur la couleur demeure finalement bien limitée.
Malgré ces critiques, Kroma reste une lecture de qualité. L'album est soigné, maîtrisé et plaisant à parcourir. La déception qu'il peut susciter ne vient pas tant de ses défauts intrinsèques, que de l'écart entre son idée fondatrice et ce qu'il en tire réellement. Saluons malgré tout cette ambition.