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le 7 mars 2026
SuivreBanale tezukinade
Je ne sais jamais trop par quel bout prendre initialement une œuvre de Tezuka. Non pas qu’il m’intimide, je ne me suis jamais privé de m’essuyer les semelles sur ses œuvres maintes et maintes fois...
Je ne sais jamais trop par quel bout prendre initialement une œuvre de Tezuka. Non pas qu’il m’intimide, je ne me suis jamais privé de m’essuyer les semelles sur ses œuvres maintes et maintes fois. Le fait est qu’il est insaisissable, cet auteur là, à se montrer sans cesse si éclectique. Le recul des ans, je l’admets, fait que je mesure mal le niveau d’inventivité exact nécessaire à chacun de ses élans créatifs. À bien considérer la bagatelle, il n’y avait que le néant, la matière et l ‘anti-matière, puis il donna forme à l’univers manga de ses seules mains – avec un (troisième ?) œil toutefois rivé sur les copies de Disney, ne nous leurrons pas – pour aboutir à ce qu’on sait. Tout était à faire et, le manga étant alors en ce temps créature artistique et non mercantile, il n’y avait pas deux œuvres qui se ressemblaient ; il y avait de la place pour l’innovation partout où l’on posa le regard, un monde à explorer et conquérir, aussi chaque composition ou presque débordait d’originalité.
Si bien que je ne sais trop comment appréhender les créations qui me viennent, trop habitué que je suis à établir comparaisons et médiations pour situer la généalogie de tel ou tel manga. Y’a rien avant Tezuka. Un Otaku pompeux vous dirait qu’il n’y a rien après non plus. J’en suis pas là, mais à zyeuter – de mes deux yeux seulement – ce qui vient en bout de course, je pourrais effectivement avoir moi aussi des mots malheureux.
Les œuvres de Tezuka ont ça pour elle, quelles qu’elles soient, d’être nouvelles, même avec plus d’un demi-siècle de retard. Son écriture, il l’a, je m’en doute, abondamment piochée dans la littérature japonaise de son époque. Celle-ci nous étant inconnue pour la plupart, la nouveauté, à nos yeux, reste immaculée.
Avant qu’on ne pose des frontières au milieu d’un monde libre, prompt à toutes les évasions créatives, il n’y avait pas exactement de catégories de mangas. Shônens et Seinens, lorsque l’on voit ce qui s’acceptait alors comme une œuvre pour la jeunesse, n’avait pas le sens que cela revêt à ce jour. Aussi, malgré le contexte collégien, les petits airs bon enfants et les dessins rondouillards – desquels je ne pourrais jamais ne pas voir la trace du grand Walt dans ce qui tient à la morphologie des personnages – on jurerait, de prime abord, être présenté à une œuvre gentillette et sirupeuse. Puis point le troisième œil.
L’application de l’auteur, soudain, à nous rapporter cet élément surnaturel par le dessin, traduit une scénographie angoissante au milieu de ce qu’on avait pris pour un élan de légèreté que rien n’aurait su tempérer. L’horreur survient en silence, la paupière grande ouverte, alors que la bonhomie est à présent bien incertaine désormais que l’œil est ouvert.
J’ai cru voir, car je ne peux pas m’empêcher de lier les œuvres entre elles, l’inspiration au moins conceptuelle de Yu-Gi-Oh ! Et je ne crois pas m’y tromper en dressant la passerelle entre les deux œuvres. Yugi, lorsqu’il prenait sa forme maléfique grâce au puzzle du millenium, lorsque apparaissait un troisième œil au milieu de son front, changeait, comme Sharaku, de personnalité. Lui aussi portait alors sa veste d’étudiant – la même – sur ses épaules comme une cape, pour ainsi commettre ses malversations soudaines. Lui aussi n’émoustillait la jeune demoiselle de son aréopage direct que lorsqu’il était transformé et, comme lui, versait dans les arts ésotériques qui, s’ils n’étaient pas égyptiens, puisaient dans le présumé savoir antique des Mayas. Non, décidément, je ne pense pas avoir fait fausse route en soutenant l’influence de l’Enfant aux Trois Yeux sur le crayonné de monsieur Takahashi.
Les supplices de Trois-Yeux donnent lieu à de bien jolies idées. Des nuées de nourrissons pour commettre un homicide – avec une mise en scène superbe – entre autres joyeusetés puisés dans la même besace à horreurs vous feront passer le goût de l’allégresse innocente.
Tout était à créer, écrivais-je et… à ce titre, tout ne fut pas encore savamment élaboré. En dépit de certaines portions d’intrigues longues en plusieurs parties, L’Enfant aux Trois Yeux souffre des mêmes écueils qui purent être ceux rencontrés le temps d’une lecture d’Astro Boy : un format épisodique sans réelle intrigue de long terme. Une aventure est-elle expédiée que la trame fait peau neuve, comme si rien ou presque n’avait préexisté excepté les prémices de l’œuvre dont on se lasse fatalement à force de connaître le schéma scénaristique se relançant en boucle.
D’autant que conclure sur cet énième truisme du « Notre civilisation est dysfonctionnelle et fait tout un tas de bobos à la maison Terre » dont les chapitres nous rabâchaient les lieux-communs consternants dès qu’une occasion s’y prêta… ça vous invoque un de ces soupirs. Peut-être était-ce novateur en ce temps là, ça n’ôte rien au tenant du contenu. Les critiques avancées par Tezuka sur les errements graves de la modernité sont toutes pertinentes, mais il y a un monde entre savoir poser un diagnostic et attribuer le traitement qui convient. Cela, Osamu Tezuka le sait mieux que moi, il est médecin de formation.
Tout organisme, qu’il soit biologique ou social, évolue par différentes phases successives, la naissance, la croissance, le déclin et la mort. L’effondrement d’une civilisation n’est pas une catastrophe mais une issue aussi fatale qu’elle est inéluctable. La chute n’est pas une atrocité en soi puisque l’Histoire nous amène à déterminer qu’elle précède chaque fois un renouveau. Le monde moderne ira au bout de ses contradictions infectes, en crèvera même – et pas d’une belle mort – avant qu’un monde nouveau émerge. Je ne vais pas vous faire une note de lecture de l’Effondrement des Sociétés Complexes mais plutôt vous suggérer un coup d’œil – le troisième si vous le souhaitez – pour échapper aux lamentations et truismes d’usage afin d’avoir une approche plus méthodique du phénomène.
Osamu Tezuka serait-il encore en vie qu’il serait peut-être rendu aujourd’hui à servir la soupe de sainte Greta Thunberg depuis le Yacht de Leonardo di Caprio. La lecture présente me conduit en tout cas à le penser.
Pour ce qui est de l’œuvre, nonobstant les poncifs, je dois admettre qu’elle m’a ennuyé du fait qu’elle réitérait sans cesse la même construction scénaristique en se compromettant dans des scénarios qui, s’ils n’étaient certes pas prévisibles en tout point, ne m’ont pas franchement intéressé. Y’a de ces œuvres qui vieillissent mal en dépit de leurs qualités objectives. L’Enfant aux Trois Yeux en est. Trop fourni de surcroît au regard de ce qu’il a à nous apporter très concrètement. Tezuka se serait-il stoppé à un volume seulement que l’on aurait pu reconsidérer sa composition d’un nouvel œil. Du bon.
Créée
le 7 mars 2026
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