C’est vrai que je suis un homme organisé, respectueux des règles. C’est cela la civilisation, c’est comme ça que les Etats-Unis se sont construits. Avec des hommes comme moi, qui font ce que l’on attend d’eux. Je vais même jusqu’à prendre ma secrétaire comme maîtresse. C'est peut-être inconscient, mais en plus, je ne la serre dans mes bras qu'après les heures de travail. Je n'y ressens pas un amour particulier. Cela calme ma nervosité et ça m'aide à ne pas me remettre à fumer. Bien sûr, elle est jolie. Surtout quand elle me parle de mon divorce. Elle est bien. Elle aussi suit les règles. Elle fait semblant d'y croire.
Le désert, la loi du plus fort et l’ombre de Sean Connery
L’Étoile du désert, tome 1, publié chez Dargaud sur un scénario de Stephen Desberg, nous entraîne dans un western âpre qui flirte sans détour avec le polar le plus sombre. Nous sommes en 1870, à Washington, et nous suivons Matthew Montgomery, un gentleman haut placé au ministère de la Défense. Figure respectable aux yeux du monde, adepte des règles, du protocole et d’une conception figée de l’ordre social, Matthew est persuadé que l’Amérique s’est bâtie grâce à des hommes tels que lui. Or, derrière cette façade, on découvre un personnage suffisant, imbu de sa propre importance, distant avec sa fille, lassé de sa femme, et qui tue le temps entre son bureau et les bras de sa maîtresse qu'il culbute allègrement chaque jour dans son bureau, après les heures de travail. Une existence bien ordonnée, de l'ordre du mécanique, jusqu’au jour où tout s’écroule, puisque sa femme et sa fille sont violées et assassinées dans une scène brutale que les dessins sans concession d’Enrico Marini nous jettent en plein visage, sans la moindre échappatoire.
À partir de ce crime atroce, tout bascule. La rage de Matthew éclate, et il se lance dans une quête de vengeance, obsédé par la marque gravée au couteau sur les poitrines de sa femme et sa fille, une étoile à huit branches. Ce motif macabre devient le fil conducteur d’une chasse à l’homme qui l’entraîne vers l’Ouest sauvage, celui des marges, loin de la sécurité feutrée de Washington. Le contraste devient alors saisissant, car ce gentleman, habitué au confort et aux salons policés, doit désormais affronter la dureté du vrai monde. « Tout, dans la vie, a toujours un sens, un ordre. C’est cela, la civilisation ! » Lui qui méprisait sa femme et ignorait sa fille découvre trop tard l’ampleur de sa perte, et c’est cette ironie tragique qui rend son cheminement fascinant. Là où il y avait autrefois luxe et privilèges, il n’y a plus que puanteur des diligences bondées, brutalité des rencontres, promiscuité avec des marginaux. Lui qui croyait tout contrôler doit se coltiner l’imprévisible, marcher dans la boue, frayer avec des hors-la-loi, côtoyer des prostituées, apprendre à se salir les mains. Bref, c’est le choc frontal entre l’homme bien-pensant et la réalité crue d’une Amérique qui se construit dans le sang et la poussière.
Ce qui rend Matthew particulièrement captivant, c’est justement qu’il n’a rien d’un justicier aguerri. Il n’est ni soldat d’élite ni enquêteur expérimenté, et pourtant il doit mener son investigation, affronter la violence et survivre comme il peut. Cette vulnérabilité le rend plus abordable, et sa ressemblance troublante avec Sean Connery ne fait qu’ajouter une aura de charisme inattendu qui donne encore plus envie de le suivre. Mais malgré qu’il se prépare, sur sa route l’attendent des adversaires d’une cruauté sans limites, entre des hommes de main sadiques, des prostituées prêtes à lacérer au moindre faux pas, et derrière eux, l’ombre d’un nom qui revient sans cesse : "Cauldray". Le récit entretient le mystère avec efficacité, dévoilant quelques bribes de vérité pour aussitôt soulever de nouvelles interrogations, ce qui fait qu'on les yeux rivés sur les cases. Pourquoi tant de haine et de barbarie envers sa famille ? Quelle logique sous-tend cette violence ? Ces zones d’ombre maintiennent une tension constante et donnent envie de se jeter sans attendre sur le tome suivant.
On est donc face à une œuvre qui assume pleinement sa noirceur. La violence, le sexe, les dialogues cyniques et la voix-off, qui se dresse comme un véritable fil d’Ariane traduisant les pensées rigides et méthodiques de Matthew, donnent une densité saisissante à l’ensemble. Et puis, il y a le dessin de Marini qui est somptueux. Washington enneigée nous enferme dans une froideur glaçante, avant que le voyage ne nous propulse vers Topeka, ville en pleine expansion, ultime avant-poste de la « civilisation », puis au-delà, dans les terres désolées du Far West où ne règne plus que la loi du plus fort. Chaque planche impose une atmosphère avec des textures palpables, des décors réalistes, des couleurs ocres ou grisâtres qui collent aux ambiances. Les visages sont sculptés avec précision et transpirent la bassesse ou la cruauté, tandis que les corps féminins sont dessinés avec des formes charnues réalistes, qui traduisent une sensualité brute qui n'est jamais aseptisée. Marini capture avec brio l’essence d’un univers où la beauté côtoie sans cesse la brutalité et le retranscris habilement.
CONCLUSION :
L’Étoile du désert, tome 1, s’impose comme un western crépusculaire, dur et sans concession, où la vengeance devient le seul moteur d’un homme arraché à son confort et projeté dans une réalité qu’il n’avait jamais voulu voir. Noir, violent, mais terriblement captivant, ce premier tome annonce une fresque où la beauté du dessin de Marini sublime la noirceur du récit de Desberg.
Un diptyque qui, dès ce début, laisse présager une œuvre marquante.
Je regarde donc à nouveau au-delà du terminus. La plaine sauvage semble s'ouvrir sur une sorte de désert qui n'a pas envie de se laisser apprivoiser. Au soleil couchant, les silhouettes des arbres et des rochers s'allongent, comme pour faire comprendre que le temps s'écoule plus lentement là-bas… que la moindre distance prend un autre sens, et que la plus longue partie de mon voyage va peut-être seulement commencer !