L'Obsolescence programmée de nos sentiments fait partie de ces livres qui vous tombent dans les mains un peu au hasard et pour lesquels vous éprouvez une grande affection.


L'histoire d'une femme et d'un homme aux trajectoires de vies très différentes qui se rencontrent des manières les plus banales dans une salle d’attente. Une simple histoire d'amour, un peu plus complexe dans son expression qu'elle en a l'air.


Elle, s'appelle Méditerranée, et est une ancienne mannequin d'origine Corse qui tient désormais une petite fromagerie. Elle vit dans le regret de ne pas avoir eu d'enfants. Elle a attendu que sa mère meure et fut soulagée quand ça a été le cas, et de manière quasi fataliste comprend qu'elle sera très probablement la prochaine. En contemplant son corps, il est difficile pour elle d'observer les changements physiques à travers les années sans se juger.


Lui, s'appelle Ulysse, ancien déménageur, il est déjà à la retraite à 59 ans et ne sait plus quoi faire de ses 10 doigts. Le temps lui est passé dessus, il a subi les événements, les pertes et les échecs et peut-être bien sa propre vie. La solitude dicte tous ses battements de cœur et il use de stratagèmes pour se sentir à nouveau vivant.


Cette BD nous pose frontalement la question « Combien de fois ? » Combien de fois allons-nous subir notre propre condition ? Combien de fois allons-nous attendre que quelqu'un tombe du ciel et nous sauve de nos propres états d'âme ? Combien de fois allons-nous nous saboter nous-mêmes ou nos relations, et laisser le temps s'installer au chaud dans nos malheurs ? Comme si les choses se devaient d'être rangées pour toujours, à l'image du livre offert lors du premier mariage d'Ulysse par son oncle qu'il n'a jamais lu.


Dans cette narration, Ulysse a le déclic, cette morosité est terminée pour lui. Il a la force de dire stop, de changer le cours de sa vie avant que la solitude ne s'installe définitivement.


Il y a alors cette rencontre pleine de contrastes avec Méditerranée. Elle lâche prise à ses côtés petit à petit, et s'ouvre malgré ces difficultés à voir autre chose qu'une « sorcière » quand elle se regarde dans le miroir. Elle parle d'avant avec une nostalgie centrale et se sent hors circuit dans la société.


De la même façon que Maryam Touzani a eu dans le film Rue Malaga, la fatalité n'existe pas mais se dompte. Ce corps vieillissant est montré avec ses traces et son histoire. Cette rencontre, ces regards et la vieillesse du corps s'évapore pour laisser place à la légèreté d'un premier émoi.


Nos propres émotions évoluent au fil de la lecture et à travers les dessins d'Aimée De Jongh. La lumière et les couleurs apparaissent au fil des cases, en commençant par cette magnifique double page de dessins esquissés où l'un s'abandonne à l'autre dans une confiance mutuelle. Sans un mot, le moment est rendu volatile, presque onirique.


Les dialogues et la narration de Zidrou mette en avant de ne pas se résoudre à ce que l'on a été, aux choix faits où aux erreurs commises. Cette histoire nous le montre et pour être prêts à la vivre, il a fallut que Méditerranée soit moins dure envers elle-même et qu'Ulysse abandonne sa solitude chronique. Être à nouveau « ...le petit poisson qui rêve de contempler l'océan » , quitter ces mauvaises habitudes et se laisser porter par le courant, dans l'inconnu et faire face à l'immensité de la mer depuis le haut d'un arbre.


C'est alors que la solitude et la tristesse ne sont plus des états, mais deviennent des émotions traversantes qui ne stagnent pas car le cœur est plein. La fin de l'histoire montre que quelquefois, la nature et le miracle se rangent dans notre camp quand nous le voulons au plus profond de nous sans vouloir le contrôler. Ce sera le cas pour Ulysse et Méditerranée, pour qui désormais il n'y aura plus de regrets.


Cette salle d'attente, lieu de leur rencontre, est significative de l'état d'esprit dans lequel ils se trouvaient à ce moment de leur vie. Ces dernières pages, quant à elles les montrent sur une plage, le soleil au zénith et ce rameur enterré dans le sable, nous laissant contempler avec eux leur amour sincère et vivant.

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